Régimes de vérité, amnistie sélective et enjeux de l’identité nationale azerbaïdjanaise
- Alain Navarra-Navassartian
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Alain Navarra-Navassartian. PhD Sociology.

Le procès de Ruben Vardanyan a été reporté à une date non précisée . Dans le même temps circule sur différentes plateformes numériques un documentaire sur son rôle dans la guerre des 44 jours, sa personnalité et la dangerosité de l’individu, présenté comme un rouage du blanchiment d’argent de la Russie. Le 15 décembre, date de la sortie du documentaire, le président Aliyev propose une initiative visant à déclarer une amnistie qui toucherait près de 20.000 individus à l’exception des prisonniers politiques et des prisonniers arméniens. Les médias azéris soulignent la « clairvoyance » de cette décision qui fait suite à « l’héroïsme des forces armées remportée lors de la guerre patriotique et à l’opération antiterroriste locale menée par la suite ». Le 24 décembre une déclaration de Aliyev à Aghdam attire l’attention : « Si des sanctions avaient été appliquées en particulier à un petit pays, pratiquement pauvre comme l’Arménie, celle çi aurait bien sûr mis fin à l’occupation. Or non seulement aucune sanction n’a été imposée maison contraire, certaines puissances leur fournissaient des armes gratuitement, pas pour un montant de un million de dollars mais de plusieurs milliards de dollars ».
La présence d’Ilham Aliyev à Aghdam, le 24 décembre, à l’occasion de la réinstallation d’habitants dans un village reconstruit, s’inscrit dans une mise en scène étatique de la « normalisation post-conflit ». Le discours prononcé à cette occasion mobilise la thématique des sanctions internationales comme ressource argumentative, en réinterprétant le conflit armé à travers un cadrage moral et juridique. En évoquant l’absence de sanctions à l’encontre de l’Arménie — décrite comme un État « petit » et économiquement dépendant — le chef de l’État construit un récit de l’injustice internationale, tout en dénonçant implicitement l’asymétrie du système de régulation mondiale, accusé d’avoir toléré, voire soutenu, l’occupation par la fourniture massive d’armements.
Depuis 2021, l’analyse de ce type d’allocutions adressées à la population met en évidence un glissement discursif progressif : le récit historique révisé, initialement mobilisé pour légitimer l’action militaire, tend à se transformer en un discours politique structuré autour d’une critique diffuse de l’Occident. Cet anti-occidentalisme modéré fonctionne moins comme une idéologie explicite que comme un opérateur de cohésion nationale, permettant d’articuler la mémoire du conflit, la légitimation du pouvoir et la dénonciation sélective des normes internationales.L’invocation des sanctions revêt ainsi un caractère paradoxal, voire
ironique, dans la mesure où aucune mesure coercitive n’a été adoptée à l’encontre de
l’Azerbaïdjan, malgré des violations documentées du droit international. Ce décalage
souligne la dimension stratégique du discours présidentiel, qui ne vise pas tant à
questionner l’ordre juridique international qu’à en instrumentaliser les principes afin
de renforcer une lecture nationalisée du conflit et de consolider la légitimité du
pouvoir exécutif.
La désinformation et la malinformation comme configuration politique
Le documentaire sur Ruben Vardanian est un exemple parfait de l’utilisation d’une
configuration médiatique caractérisée par un désordre informationnel structurel au
sein duquel les frontières entre faits, opinions, interprétations et stratégie de
manipulation tendent à se recomposer. Il ne s’agit pas de simples erreurs factuelles
mais de pratiques de mise en récit du réel visant à orienter les perceptions, à
structurer les interprétations légitimes et à redéfinir les lignes de clivage au sein du
public.
Le projet de ce documentaire débute en janvier 2025, une équipe d’une centaine de
personnes est mise en place : des experts de nombreux horizons et pays, des
particuliers, des témoins en tant de guerre dont un Arménien de Stepanakert,
rebaptisé de son nom azéri : Khankendi. Le documentaire sera tourné en Azerbaïdjan,
Arménie, Israël, Ukraine et États-Unis. Rappelons qu’il y d’autres prisonniers
arméniens qui ont eu des procès illégaux dont la situation précaire semble intéresser
de moins en moins de monde sauf lors de procès-spectacle qui ne démontrent qu’une
seule chose que le droit est donc bien dicté par la force.
Pourquoi alors, un documentaire à charge, qui parmi d’autres mesures semble vouloir
toujours et encore consolider une idée nationale sur le sentiment anti-Arménien ?
Depuis 2021, nous nous sommes intéressé aux discours du président Aliyev en
direction de sa population, discours dans lesquels les Arméniens interviennent d’une
manière ou d’une autre il s’agit moins d’une idéologie substantielle et cohérente mais
une logique de construction politique. On pourrait qualifier ces discours de populistes
dans la mesure ou ils mêlent des réponses à des revendications sociales hétérogènes
créant une opposition antagonique entre un peuple azerbaïdjanais supposé homogène
et des « élites corrompues » ou des ennemis intérieurs désignés comme les
responsables des dysfonctionnements sociaux. Les Arméniens sont en première ligne
de ces mécanismes discursifs de représentation par lesquels une pluralité d’’expériences sociales est symboliquement condensé dans une figure collective
unifiée. Arménien, opposants politiques ou toute autre figure dissidente est la
condition de possibilité de la mobilisation politique.
Dans cette perspective, les stratégies de désinformation participent pleinement de la
rationalité populiste. Elles s’articulent autour de séquences discursives récurrentes :
l’identification d’un problème présenté comme urgent et existentiel (menace sur la
paix, l’identité nationale ou les valeurs collectives) ; la désignation d’un coupable
moral clairement identifiable — en l’occurrence la figure de Vardanyan, mais
également, par extension, l’ensemble des prisonniers arméniens — ; la mise en scène
d’une solution incarnée par le pouvoir en place, telle que l’amnistie du 15 décembre,
présentée comme un geste de clémence sélective ayant concerné plus de 20 000
personnes, à l’exception notable des prisonniers arméniens ; enfin, la mobilisation des
affects et des émotions collectives afin d’accroître la portée et l’efficacité symbolique
du message.
Ainsi, le désordre informationnel ne constitue pas un simple arrière plan
communicationnel, mais un environnement médiatique structurant, au sein duquel se
déploient des pratiques discursives visant à produire de l’adhésion, à naturaliser des
rapports de pouvoir et à redéfinir les catégories légitimes de l’appartenance politique.
Il n’est pas possible, dans le cadre de cet article, de restituer de manière exhaustive
l’ensemble des mécanismes de construction du documentaire. Il convient toutefois
d’en dégager certains traits structurants. Le film adopte en premier lieu une mise en
forme discursive relevant du registre de l’enquête, laquelle constitue moins une
simple méthode de collecte d’informations qu’une véritable construction
argumentative. Ce choix narratif organise le récit autour d’une quête de vérité
apparente, tout en orientant implicitement les interprétations proposées au spectateur.
Les entretiens réalisés avec certains protagonistes s’inscrivent dans cette logique : ils
ne visent pas uniquement à produire des réponses factuelles, mais participent à un
travail de justification et de légitimation des positions mises en scène. Le dispositif
d’interview, loin d’être neutre, fonctionne comme un espace de sélection et de
hiérarchisation des paroles autorisées, contribuant à la stabilisation d’un cadre
interprétatif particulier. Le montage joue également un rôle central dans la production
du sens. L’alternance entre séquences de guerre, images d’archives, photographies et
commentaires journalistiques produit un effet de continuité narrative et émotionnelle,
tout en conférant au journaliste une position d’intermédiaire cognitif. Celui-ci
apparaît comme un guide interprétatif, chargé d’accompagner le spectateur et de
livrer une version présentée comme intelligible et véridique des événements. Cette
posture renforce la crédibilité du récit en naturalisant la perspective adoptée.
Le style discursif mobilisé relève par ailleurs d’un registre conversationnel, marqué par une tonalité apparemment modérée et non injonctive. L’objectif n’est pas de convaincre de manière frontale, mais de susciter l’adhésion par la familiarité, la proximité et l’impression d’un raisonnement partagé, ce qui contribue à abaisser les résistances critiques du public.
Enfin, les conditions de diffusion du documentaire constituent un enjeu sociologique majeur. Sa circulation sur des plateformes numériques, plutôt que sur des chaînes de télévision traditionnelles, modifie profondément les modalités de réception. Le public n’y occupe plus une position strictement passive : il devient un acteur de la circulation du contenu, par le partage, le commentaire et la réinterprétation. La dimension de rétroaction propre à ces espaces numériques confère ainsi au récepteur un rôle central dans la co-construction du sens et dans l’amplification — ou la contestation — du message véhiculé par le documentaire.
Si l’analyse stratégique classique vise principalement à cartographier les rapports de force au sein d’un champ donné — en identifiant les acteurs dominants, les instances décisionnelles et les réseaux d’influence susceptibles d’orienter leurs choix — elle ne saurait se limiter à une compréhension cognitive des systèmes de pensée des dirigeants. Comprendre les idéologies, les intérêts et les anticipations des leaders constitue certes une condition nécessaire de l’analyse, mais demeure insuffisante dès lors que l’enjeu porte sur la production effective des décisions politiques. En effet, analyser un univers décisionnel ne revient pas à en maîtriser les mécanismes d’orientation : jouer sur les décisions suppose d’agir sur les conditions sociales et symboliques de leur légitimation.
Dans les régimes démocratiques contemporains, cette dimension prend une importance accrue dans la mesure où les décisions politiques tendent à être validées, ou à tout le moins neutralisées sur le plan conflictuel, par leur acceptabilité au sein de l’opinion publique. Dès lors, l’influence exercée sur les décideurs ne s’opère plus exclusivement par des canaux institutionnels ou interélitaires, mais transite largement par l’espace public médiatisé. Agir sur l’opinion revient ainsi, indirectement mais efficacement, à infléchir les marges de manoeuvre du pouvoir politique. L’information acquiert dans ce cadre une fonction offensive, devenant un instrument central dans les rapports interindividuels et collectifs de domination symbolique.
C’est dans cette perspective qu’il convient d’analyser le documentaire comme dispositif privilégié de production de crédibilité. En tant que genre cinématographique, le documentaire bénéficie d’un fort capital de légitimité symbolique : il est socialement perçu comme un vecteur d’information sérieux, fondé sur des données factuelles et orienté vers l’objectivation du réel. Le public tend ainsi à lui attribuer une valeur cognitive élevée, en attendant des clés de compréhension du monde social plutôt qu’un récit partisan, ce qui explique son succès et sa forte capacité de persuasion.
Sans prétendre épuiser l’analyse des techniques de fabrication du réel, on peut néanmoins identifier plusieurs procédés récurrents mobilisés dans le cas étudié afin de délégitimer non seulement un individu, mais également une cause politique et, au-delà, une population entière. Parmi ces procédés figurent le récit sélectif, la manipulation contextuelle des faits, l’organisation stratégique de la structure narrative, ainsi que le travail de représentation. La figure de Ruben Vardanian n’y apparaît nullement comme une construction neutre : l’ensemble des choix discursifs et esthétiques concourt à orienter l’empathie du spectateur, à modeler son jugement moral et politique, et à encadrer son interprétation. À ces dispositifs s’ajoute l’effet décisif de l’omission, dont la présence diffuse traverse le documentaire et participe silencieusement à la production d’un sens univoque.
Ainsi, le documentaire, loin d’être un simple support d’information, fonctionne ici comme un instrument de pouvoir symbolique, capable de reconfigurer les perceptions, de produire de l’adhésion ou du rejet.
L’Idée nationale en Azerbaïdjan, une consolidation en opposition à un « autre arménien » perçu comme une menace territoriale et identitaire.
Nous ne reviendrons pas dans cet article sur les phases du procès des prisonniers arméniens et leurs irrégularités parfaitement documentés par différents journalistes, organisations internationales et ONG, mais nous avons pour cet article, utilisé une partie du corpus des déclaration du président Aliyev concernant les débats et les réactions internationales autour des débats préliminaires aux procès.
Les institutions politiques telles qu’elles ont été formalisées dans la Constitution de 1995 constituent un élément central de la reproduction de l’immobilisme politique en Azerbaïdjan. L’architecture constitutionnelle consacre une hyperprésidentialisation du pouvoir, instaurant une concentration durable des ressources décisionnelles au sein de l’exécutif et reléguant le Parlement à une position subalterne dans le champ politique. Privée d’une capacité d’initiative législative autonome, l’assemblée parlementaire se trouve largement dépendante des orientations présidentielles, tandis que ses prérogatives formelles demeurent étroitement encadrées par l’exécutif. Ce déséquilibre institutionnel se manifeste de manière particulièrement aiguë dans le champ judiciaire. La dépendance structurelle des mécanismes de nomination — notamment l’approbation présidentielle requise pour les procureurs, ainsi que le rôle central du chef de l’État dans la désignation des juges de la Cour constitutionnelle, seule instance habilitée à engager une procédure de destitution — illustre l’asymétrie persistante entre les pouvoirs exécutif et judiciaire. Loin d’assurer un contre-pouvoir effectif, l’institution judiciaire apparaît ainsi intégrée à un dispositif de domination légale-rationnelle captée, contribuant à la sécurisation du pouvoir en place.
Les observations formulées par le GRECO renforcent cette lecture en mettant en évidence la faible autonomie des parlementaires et l’opacité des régimes de rémunération au sein de la fonction publique, deux facteurs favorisant des logiques de collusion et de dépendance clientélaire. À ces mécanismes s’ajoutent l’inféodation du système judiciaire, la marginalisation des collectivités territoriales, ainsi que la normalisation coercitive des médias et du tissu associatif. L’ensemble de ces dispositifs constitue les piliers structurels d’un autoritarisme institutionnalisé, régulièrement dénoncé par les organisations internationales de défense des droits et des libertés.
Toutefois, cette stabilité apparente ne saurait être interprétée comme un équilibre durable. Le régime repose sur un agencement complexe de ressorts matériels et symboliques — combinant mobilisation patriotique, réactivation d’un imaginaire de revanche historique, distribution sélective des ressources économiques et verrouillage des canaux d’accès à la richesse et au pouvoir. Cette configuration, si elle permet une pacification relative de l’espace social, demeure vulnérable aux chocs exogènes, notamment aux recompositions géopolitiques régionales et aux tensions économiques qu’elles engendrent.
Dans ce contexte, le recours à la diversion militaire ou à un activisme diplomatique soutenu apparaît comme une stratégie de gestion des tensions internes, visant à reconfigurer l’agenda public et à renforcer la cohésion symbolique autour du pouvoir central. Néanmoins, aussi cohérent et rationalisé soit-il, le système autoritaire porte en lui des logiques d’usure. Il s’apparente à un État capté par les élites dirigeantes, qui fixent unilatéralement les termes de l’échange politique : en contrepartie de la promesse de stabilité, de reconquête de territoires historiquement revendiqués et d’un accès strictement encadré aux ressources, la population est sommée d’accepter un retrait durable de toute forme de participation politique effective.
Cette asymétrie s’intensifie à mesure que la contestation est criminalisée, que les libertés civiles sont restreintes et que l’appareil sécuritaire s’impose comme médiateur central des rapports sociaux. L’équilibre ainsi produit se maintient au prix d’une dépolitisation et d’une dévitalisation profondes de la vie sociale et politique, renforcées par une mémoire collective structurée autour d’une martyrologie nationale. Celle-ci, façonnée par l’héritage soviétique, le conflit prolongé avec l’Arménie et une référence religieuse chiite symboliquement mobilisée — bien que la société azerbaïdjanaise demeure largement sécularisée — constitue un puissant ressort de légitimation du pouvoir et un vecteur de naturalisation de l’ordre autoritaire. La population arménienne, pourtant victime d’une épuration ethnique et la figure de « l’arménien » apparaît comme un allié paradoxal mais décisif de l’idée nationale, dans la mesure où sa stigmatisation permet de transformer des différences sociales, politiques ou culturelles en lignes de démarcation morales, rendant l’appartenance nationale à la fois plus lisible et plus contraignante. Les amendements durcissant la loi sur les médias de 2022 , par exemple, rendent toute voix dissidente inaudible à l’intérieur du pays comme à l’extérieur. Le gouvernement azerbaïdjanais réfute la présence de prisonniers politiques dans ses prisons mais on compte près de 300 personnes incarcérées pour des raisons politiques dont près de 25 journalistes.
L’annonce de la plus grand amnistie à ce jour, 20.000 individus en bénéficieront.
Bien que l’État azerbaïdjanais se présente comme un État fort, doté d’une capacité de contrainte élevée, les disparités socio-économiques internes demeurent profondes et structurelles. La centralité de l’appareil d’État dans l’organisation sociale et économique se traduit par un poids considérable de l’administration, qui mobilise un personnel nombreux, largement intégré à des logiques clientélaires. L’emploi public fonctionne ainsi moins comme un instrument de rationalisation bureaucratique que comme une ressource de redistribution politique et de fidélisation des loyautés.
La présence démultipliée de l’administration sur le territoire atteste de la capacité coercitive de l’État, mais ne saurait être assimilée à une efficacité institutionnelle. L’omniprésence bureaucratique coexiste avec des déficits marqués en matière de production de biens publics, révélant un écart significatif entre puissance formelle et performance administrative. Le fonctionnement étatique tend dès lors à se confondre avec des logiques claniques et familiales, où l’accès aux positions de pouvoir et aux ressources publiques est médiatisé par des réseaux de parenté et d’allégeance personnelle. Les dépenses ostentatoires des élites politiques et économiques constituent un mode de légitimation symbolique, mais peinent à dissimuler la précarité persistante d’une partie significative de la population. Cette configuration renvoie à un État capturé par ceux-là mêmes qui agissent en son nom, où l’exercice du pouvoir public est subordonné à des intérêts privés. À cet égard, la notion d’État patrimonialiste apparaît particulièrement heuristique pour appréhender la structuration du pouvoir et les modalités de gouvernance en Azerbaïdjan.
Dans ce contexte, les lois d’amnistie et les décrets présidentiels de grâce se distinguent comme des expressions claires d’humanisme dans la politique de l’État. Ainsi le président Aliyev dan Sun long discours de présentation du texte pour l’adoption de l’amnistie souligne que c’est un signal fort de l’engagement de son gouvernement et de l’État en faveur des valeurs humanistes et le maintien d’une tradition d’offrir une seconde chance à ses citoyens. Cette amnistie considérée comme l’une des plus grandes initiatives humanitaire de l’histoire de l’Azerbaïdjan indépendant concernera donc 20.000 personnes, exceptés les prisonniers arméniens et les prisonniers politiques, le gouvernement considérant qu’il n’y a aucun prisonnier politique en Azerbaïdjan. Selon le projet les personnes pouvant bénéficier d’une remise de peine ou d’exemption de responsabilité pénale comprennent : « les participants aux opérations de combat visant à défendre la souveraineté et l’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan, les proches parents des martyrs et des personnes disparues ou handicapées à la suite de la guerre , les femmes, les plus de 60 ans, les mineurs et les personnes condamnées pour des infractions ne constituant pas une menace pour le public. »
On constate dans le texte mais surtout dans les déclarations autour du texte que la guerre (contre l’Arménie) et ses suites sont au coeur du projet. L’annonce par l’État azerbaïdjanais d’une « amnistie historique » revêt un caractère éminemment politique dans le contexte présent, en ce qu’elle s’inscrit à l’intersection de plusieurs dynamiques de pouvoir. D’une part, l’amnistie fonctionne comme un instrument de reconfiguration symbolique de l’ordre politique post-conflit : elle permet au pouvoir exécutif de mettre en scène une capacité souveraine à pardonner, tout en réaffirmant son monopole sur la définition légitime de la faute, du crime et de leur effacement. En ce sens, l’amnistie ne constitue pas un simple acte juridique, mais un dispositif de gouvernement des mémoires et des responsabilités.
D’autre part, cette mesure intervient à un moment où le régime cherche à stabiliser les effets sociaux et politiques de la guerre, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Présentée comme « historique », l’amnistie participe à une stratégie de pacification contrôlée : elle vise à réduire les tensions potentielles, à neutraliser certaines oppositions marginales et à produire un récit de réconciliation nationale étroitement encadré par l’État. Le caractère sélectif implicite ou explicite de l’amnistie révèle toutefois qu’il s’agit moins d’un processus de justice transitionnelle que d’un mécanisme de tri politique entre acteurs réintégrables et figures durablement disqualifiées. Enfin, l’amnistie s’inscrit dans un contexte de forte centralisation du pouvoir et de captation de l’État par des élites politico-administratives. Elle permet au régime de redéployer sa légitimité en mobilisant un registre humaniste et moral, tout en évitant une remise en cause structurelle des rapports de domination existants. Loin d’ouvrir un espace de pluralisme politique, l’amnistie tend ainsi à renforcer l’ordre établi en réaffirmant la primauté de l’exécutif et en consolidant une lecture nationalisée et unifiée du conflit et de ses suites.
Pour rappel : Il convient de noter que Ruben Vardanyan est accusé en vertu des articles suivants du Code pénal de la République d’Azerbaïdjan : 100.1, 100.2 (planification, préparation, déclenchement et réalisation d’une guerre d’agression), 107 (déportation et déplacement forcé de la population), 109 (persécution), 110 (disparition forcée de personnes), 112 (privation de liberté en violation des normes du droit international), 113 (torture), 114.1 (mercenariat), 115.2 (violation des lois et coutumes de la guerre), 116.0.1, 116.0.2, 116.0.10, 116.0.11, 116.0.16, 116.0.18 (violation des normes du droit humanitaire international en période de conflit armé), 120.2.1, 120.2.3, 120.2.4, 120.2.7, 120.2.11, 120.2.12 (meurtre intentionnel), 29,120.2.1, 29,120.2.3, 29,120.2.4, 29,120.2.7, 29,120.2.11, 29,120.2.12 (tentative de meurtre intentionnel), 192.3.1 (entrepreneuriat illégal), 214.2.1, 214.2.3, 214.2.4 (terrorisme), 214-1 (financement du terrorisme), 218.1, 218.2 (création d'une organisation criminelle), 228.3 (acquisition, transfert, vente, stockage, transport et possession illégale d’armes à feu, de leurs composants, de munitions, d’explosifs et de dispositifs), 270-1.2, 270-1.4 (actes constituant une menace pour la sécurité de l’aviation), 278.1 (prise ou maintien du pouvoir par la force, modification forcée de l’ordre constitutionnel de l’État), 279.1, 279.2, 279.3 (création de formations ou groupes armés non prévus par la loi), 318.2 (franchissement illégal de la frontière de la République d’Azerbaïdjan).
Mais que Ruben Vardanian comme les autres prisonniers sont détenus en violation d’une série de lois internationales :
- Le pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP)
- La convention européenne des droits de l’homme (CEDH)
- La convention de Genève (III) relative aux traitements des prisonniers de guerre.
- La convention internationale sur l’élimination de toutes formes de discriminations raciale
- La convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumain ou dégradant
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