Génocide des Arméniens : le 24 avril 2027 a déjà commencé
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Alexis Rochette-Krikorian

Ce jour-là, Pachinian au pouvoir fait une déclaration sur le « Meds Yeghern » sans prononcer une seule fois le mot « génocide », ni nommer les responsables de ce dernier. Le musée du génocide est renommé musée du « Meds Yeghern ».
Science-fiction ? Pas totalement.
La préparation des esprits
La déclaration du 24 avril 2026 en est le signe : dans un texte de 540 mots, Pachinian n'utilise le terme « génocide » que deux fois, contre cinq références au « Meds Yeghern[1] », terme arménien signifiant « grand crime » employé par les administrations américaines successives jusqu'à Joe Biden, puis à nouveau depuis Donald Trump, précisément pour éviter d’employer le mot « génocide ». Pachinian n'a pas nommé les responsables du génocide, imputant celui-ci aux « intrigues internationales » des grandes puissances de l'époque, et semblant ainsi s’approcher d’une vision turque révisionniste. Il y a comme une préparation des esprits à cette finalité.
Les signes s'accumulent. L'Arménie a annoncé qu’elle ne ferait plus campagne pour la reconnaissance internationale du génocide des Arméniens. La directrice du musée du génocide d’Erevan a ensuite été renvoyée après avoir offert un livre sur le nettoyage ethnique du Haut-Karabagh au vice-président américain JD Vance, ce qui a provoqué une levée de boucliers au sein de la communauté des universitaires spécialisés dans l'étude des génocides. Un fidèle de Pachinian a été nommé à sa place. Rappelons que JD Vance avait supprimé un tweet sur le génocide des Arméniens lors de sa visite à Erevan au début de l’année. La nouvelle direction du musée a quant à elle posté puis retiré un tweet évoquant la visite du catholicos Garéguine II au monument du génocide à Erevan[2], le 24 avril ; un geste révélateur puisque Garéguine II a de nouveau été exclu de la cérémonie officielle. Rappelons que le chef suprême de l'Église arménienne avait dénoncé la destruction du patrimoine arménien du Haut-Karabagh lors d'une conférence organisée par le Conseil œcuménique des Églises en Suisse en mai dernier. C'est dans la foulée que Pachinian avait lancé sa campagne controversée visant à l'évincer.
L'axe Bakou-Ankara choisit l'escalade
Dans ce contexte, des citoyens turcs se rendent désormais à Erevan et postent sur les réseaux sociaux des photos d'eux arborant le signe des Loups gris, marqueur de l'extrême droite turque négationniste. En Turquie, l'institutionnalisation de la négation du génocide des Arméniens n'a jamais été aussi manifeste. Les autorités ont interdit, comme depuis plusieurs années, toute commémoration du génocide à Istanbul. Le ministère des Affaires étrangères a même poussé sa politique de négation plus loin que d'habitude en ayant recours au principe éculé de l'inversion accusatoire, commémorant, le 24 avril 2026, les « Turcs vulnérables et innocents impitoyablement massacrés par les Arméniens lors des événements de 1915 ».

La destruction de la cathédrale de Stepanakert, à la veille du 24 avril 2026, s'inscrit dans cette logique, et n'a pas été condamnée par l'Arménie, soucieuse de ne pas faire de vagues. C'est pourtant un double signal envoyé par l'axe Bakou-Ankara. D'une part, Bakou envoie, comme à la veille de chaque 24 avril, un message négationniste sur l'effacement de toute trace arménienne — dans l'impunité la plus totale. D'autre part, il s'agit de signifier qu'il n'y aura aucun droit au retour. Cette cathédrale dont les sous-sols avaient servi d'abri à la population civile pendant la guerre d'agression du Haut-Karabagh par l’Azerbaïdjan à l'automne 2020.

L'omerta sur le Haut-Karabagh
La diplomatie arménienne ne parle plus du nettoyage ethnique du Haut-Karabagh. Un article de Hyestart avait pointé le risque d'une telle omerta. Nous y sommes. Tout se passe comme si rien ne s'était passé entre 2020 et 2023, et surtout entre décembre 2022, date du début du blocus du Haut-Karabagh, jugé illégal par la Cour internationale de Justice, et septembre 2023, date de la prise du territoire par la force par l'Azerbaïdjan, suivie d’un nettoyage ethnique éclair. Lorsque des groupes de la « société civile » arménienne et azerbaïdjanaise se rencontrent dans le cadre du processus de paix, il ne semble pas poser problème aux Arméniens que l'une des représentantes de la partie azerbaïdjanaise ait été présente au début du blocus du corridor de Latchine, pour autant que le concept de « société civile » ait un sens dans un État autoritaire.
Les gouvernements occidentaux entre commémoration et inaction
Que fera la France dans ce contexte ? La reconnaissance du génocide est inscrite dans la loi de 2001, et la commémoration du 24 avril figure dans le calendrier républicain. Ces acquis sont solides. Mais la vraie question est ailleurs : la pression sera-t-elle suffisante pour que la France (et d'autres pays comme la Grèce ou le Canada) aillent enfin au-delà du geste commémoratif et tirent des conséquences concrètes de cette reconnaissance ?
Le 24 avril 2026, 97 élus français de tous bords ont répondu à cette question dans une tribune publiée dans Le Figaro[3]. Ils y demandent de « qualifier clairement les faits de 2023, qui ne peuvent être réduits à une crise humanitaire », « d'œuvrer à l’instauration de sanctions européennes ciblées à l’encontre des responsables », de « garantir le droit au retour, la protection des civils et la sauvegarde du patrimoine » arménien du Haut-Karabagh, ainsi que « d'exiger la libération des détenus arméniens à Bakou ». Ce programme précis, fondé en droit, est à ce jour sans réponse. La Communauté politique européenne (CPE) qui se tiendra à Erevan début mai n’y portera vraisemblablement aucune attention.
Les résolutions du Parlement européen sur la destruction du patrimoine arménien du Haut-Karabagh, aussi louables soient-elles, restent sans effet tant qu'elles ne sont assorties d'aucune conséquence pour la partie prédatrice. Rappelons ici que l'Azerbaïdjan est l'un des rares régimes autoritaires à ne faire l'objet d'aucune sanction de la part de l'UE.
Dans un contexte de suivisme apparent d'Erevan vis-à-vis de Washington (notamment dans le cadre de la construction d'une route reliant les républiques turciques entre elles par le sud de l'Arménie, projet porté par l'administration Trump), il serait crucial qu'une prochaine administration démocrate américaine rétablisse la pleine et entière reconnaissance du génocide des Arméniens, comme c'était le cas sous Joe Biden.
Un signe d'espoir venu de New York
Dans ce tableau sombre, le tweet de Zohran Mamdani, maire de New York, publié le 24 avril 2026, apparaît comme un contrepoint significatif.

Ce texte[4] d'une remarquable justesse souligne la continuité du processus génocidaire depuis 1915 (en réalité dès la fin du 19ème siècle) jusqu'au nettoyage ethnique du Haut-Karabagh en 2023. Ce message a suscité la fureur des négationnistes et de leurs soutiens, qui ont mis en avant la réconciliation en cours entre Turcs et Arméniens, tout en omettant soigneusement la réalité du nettoyage ethnique du Haut-Karabagh, documentée notamment par Freedom House[5], ainsi que la destruction récente de la cathédrale de Stepanakert. Le travail leur est facilité, il faut bien le dire, par les autorités arméniennes elles-mêmes.
Que faire si cette fiction devenait réalité ?
L'Arménie n'est pas une dictature, et sa diaspora n'est pas à sa botte. Dans une démarche d'autonomisation par rapport à Erevan, et en tant que citoyens de leurs pays respectifs, les membres de la diaspora devront poursuivre leurs actions de plaidoyer autour du génocide des Arméniens et des conséquences à en tirer, même si celles-ci seront moins efficaces sans le soutien de l'État arménien.
En France, il s'agira d'obtenir que la reconnaissance ait des conséquences concrètes, conformément aux demandes trans-partisanes des élus du peuple.
En Suisse, deux leviers méritent une attention particulière.
Le premier est le mécanisme de la puissance protectrice. Depuis la fermeture forcée du bureau du CICR en Azerbaïdjan, il n'existe en effet plus aucun mécanisme international de protection pour les prisonniers arméniens détenus à Bakou. Les familles vivent dans l'incertitude la plus totale. Face à cet abandon, elles ont saisi les autorités arméniennes, suisses et le CICR, demandant à la Suisse d'assumer le rôle de « puissance protectrice », un mécanisme reconnu internationalement depuis 1929 pour protéger les droits des détenus en temps de conflit. Une puissance protectrice permettrait de garantir l'accès régulier aux prisonniers, la communication des verdicts complets, l'accès à des avocats indépendants et le respect des Conventions de Genève. En septembre 2024, à l'occasion du premier anniversaire du nettoyage ethnique de l’Artsakh, la Ville de Genève a montré la voie en appelant à la libération inconditionnelle des prisonniers arméniens. Il revient désormais à Berne d'agir : en tant que gardienne des Conventions de Genève, la Suisse a la légitimité et le devoir d'assumer ce rôle. C'est la raison pour laquelle les familles demandent instamment au gouvernement arménien de transmettre une invitation formelle à la Suisse pour qu'elle assume ce rôle, condition indispensable à l'activation du mécanisme.
Le second est l'Initiative suisse pour la paix au Haut-Karabagh[6]. Créée à la suite de l’adoption de la motion 24.4259 adoptée par le Parlement, elle invite le Conseil fédéral à organiser un forum international de paix sur le conflit du Haut-Karabagh, afin de faciliter le dialogue entre l'Azerbaïdjan et les représentants des Arméniens du Haut-Karabagh, et de négocier le retour en toute sécurité de la population arménienne historiquement résidente. Sa dernière réunion a eu lieu le 30 avril à Berne. À cette occasion, Christian Solidarity International a exhorté le président suisse à veiller à ce que l'Initiative suisse pour la paix soit présentée lors du sommet de la CPE à Erevan.
Partout, il faudra poursuivre le combat pour la libération des prisonniers arméniens et empêcher que le patrimoine arménien du Haut-Karabagh subisse le même sort que celui du Nakhitchevan, détruit à 99 %[7].
Comme le disait Charles Aznavour, le plus important demeure la reconnaissance du génocide des Arméniens par la Turquie elle-même. C’est ce qui en fera une véritable démocratie et une force pour la paix dans la région. Nous en sommes plus éloignés que jamais, en raison de l'enracinement profond, institutionnel, de la politique de négation. Mais là aussi, il faudra maintenir la pression et continuer à tisser des liens avec les groupes qui s'y battent courageusement pour la reconnaissance du génocide des Arméniens, à l'image de l'İHD (İnsan Hakları Derneği[8]), une association turque de défense des droits humains. Les Arméniens devraient s’engager pour le soutien de ces groupes et de leurs actions de plaidoyer par les Etats occidentaux et les ONG comme Amnesty International.
[3] https://www.lefigaro.fr/vox/monde/111-ans-apres-le-genocide-des-armeniens-il-faut-un-droit-international-qui-protege-reellement-les-peuples-20260424
[5] https://freedomhouse.org/article/new-report-azerbaijani-regime-ethnically-cleansed-nagorno-karabakh-according-international




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