ARMÉNIE & AZERBAÏDJAN: DEUX PARTENARIATS, DEUX EUROPE ? Quand la défense des valeurs affronte la logique de la sécurité énergétique
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Alexis Rochette-Krikorian

Au début du mois de mai 2026, deux séquences diplomatiques impliquant Arménie & Azerbaïdjan se sont déroulées à quelques heures d’intervalle dans le Caucase du Sud. Le 5 mai à Erevan, la France et l’Arménie ont signé une déclaration établissant un partenariat stratégique fondé sur une coopération politique, sécuritaire, économique et patrimoniale explicitement adossée au droit international, à l’État de droit et aux principes démocratiques. La veille, à Bakou, l’Italie consolidait son propre partenariat stratégique avec l’Azerbaïdjan, dans la continuité d’un rapprochement engagé depuis 2020 et centré sur les infrastructures énergétiques, la coopération industrielle et les technologies de défense.
Ces deux initiatives, formellement comparables, révèlent pourtant deux conceptions distinctes du rôle que l’Europe entend jouer dans la région.
I. La symétrie des formes, l’asymétrie des fondements
A première vue, les deux partenariats partagent une architecture similaire : dialogue politique, coopération économique, défense, culture, éducation. Mais leur fondement différent sensiblement.
La déclaration franco-arménienne[1] inscrit explicitement la relation bilatérale dans le respect de la Charte des Nations Unies, de l’Acte final d’Helsinki, de l’État de droit, des libertés fondamentales et de la consolidation démocratique. Elle prévoit notamment que l'Arménie s'engage à ratifier la Convention d'Istanbul sur la lutte contre la violence à l'égard des femmes, et instaure une coopération bilatérale en matière de renforcement des institutions démocratiques et de lutte contre la corruption.
Elle consacre une section entière à la coopération des deux pays en matière de « lutte contre les manipulations de l’information d’origine étrangère », une référence transparente à la guerre informationnelle menée par la Russie contre laquelle la France est désormais très engagée avec un compte comme « French Response », par exemple. Le paragraphe en question met également en avant la coopération des deux pays au sein du « Partenariat pour l’information et la démocratie », un partenariat lancé en 2019 aux Nations Unies à l’initiative de la France, qui regroupe 57 pays, et qui vise notamment à mieux réguler les plateformes qui ont acquis un poids considérable dans la gestion de l’information et à lutter contre les mensonges et la propagande des États autoritaires. On peut donc espérer, sans nécessairement trop y croire, que ce paragraphe concerne non seulement la Russie, mais également la guerre informationnelle menée par l’Azerbaïdjan et la Turquie contre les Arméniens dont les ressorts mériteraient une analyse séparée.
Le texte intégral du partenariat italo-azerbaïdjanais, contrairement à la déclaration franco-arménienne, n'est pas accessible publiquement. Il a été signé à Rome le 20 février 2020 par Ilham Aliyev et par Giuseppe Conte, président du Conseil italien de l’époque, 7 mois avant le déclenchement par l’Azerbaïdjan de la guerre des 44 jours. Il s’intitule « Joint Declaration on Strengthening the Multidimensional Strategic Partnership between the Republic of Azerbaijan and the Republic of Italy ».
Ce que l’on sait en revanche, c’est que les communications publiques italiennes relatives au partenariat de l’Italie avec Bakou ne comportent pas de référence à une quelconque conditionnalité démocratique, aux droits humains, ou à l'État de droit. Or, l'Azerbaïdjan figure au bas des classements internationaux en matière de liberté d’expression et de droits civiques et politiques. Le pays se trouve, par exemple, au 171ème rang sur 180 au classement 2026 de Reporters sans frontières sur la liberté de la presse dans le monde.
Ce choix n’est pas anodin. Il renvoie à un arbitrage diplomatique privilégiant la continuité énergétique et industrielle à l’affirmation normative et aux droits humains. Il éclaire par ailleurs les tensions persistantes entre les engagements déclaratifs de l’Union européenne et les impératifs perçus comme stratégiques qui structurent sa politique énergétique depuis 2022.
Comme Leonardo, le groupe de défense partiellement public qui a livré des avions militaires à Bakou, l’a lui-même formulé : la coopération de défense italo-azerbaïdjanaise est « initialement liée aux secteurs énergétiques[2] ». L’énergie prend le pas sur les valeurs. L’accès au gaz conditionne la politique étrangère.
II. Deux approches de la sécurité régionale
La France a construit, depuis 2022, une relation de défense inédite avec l’Arménie : formation d’unités de l’armée arménienne par des instructeurs français déployés sur le terrain[3], livraison de radars de surveillance, contrat pour 36 canons Caesar signé en 2024[4]. La déclaration du 5 mai formalise cette dynamique : coopération industrielle de défense, R&D militaire conjointe, cybersécurité, soutien à la participation arménienne aux missions internationales de maintien de la paix, notamment dans le cadre de la Politique de sécurité et de défense commune de l’Union européenne.
L’Italie, pour sa part, a livré à l’Azerbaïdjan des avions de transport militaire C-27J Spartan (Leonardo, première livraison juin 2024[5]). Lors de la visite de Meloni le 4 mai 2026, Aliyev a évoqué « un nouveau chapitre de la coopération militaire » avec Rome, précisant que les discussions portaient sur les domaines dans lesquels « l'Italie possède des technologies » et sur « des moyens concrets de développer cette coopération ». Meloni a confirmé la volonté italienne d'approfondir le partenariat dans les domaines de l'aérospatiale, de la sécurité maritime, de la protection des infrastructures critiques et des technologies de pointe. Elle a décrit le modèle proposé comme une « coopération entre systèmes industriels » avec transfert de compétences et développement conjoint, susceptible de « promouvoir la stabilité régionale[6] ».
Les deux parties semblent donc avoir jeté les premières pierres d'une relation industrielle approfondie à long terme, adossée aux ressources considérables du Fonds pétrolier d'État azerbaïdjanais et à l'appétit commercial d'une industrie de défense italienne en pleine expansion.
Alors que la France livre aujourd'hui des équipements défensifs à un pays qui reste menacé au plan existentiel, l’Italie semble avoir fait le choix d’approfondir une coopération industrielle structurelle avec un pays qui, selon de nombreux observateurs indépendants comme Freedom House[7], a mené un nettoyage ethnique au Haut-Karabagh.
La nature des coopérations engagées par la France et l’Italie acquiert une portée politique qui dépasse leur seule dimension technique.
III. Le patrimoine arménien : La France documente, l’Italie reconstruit par dessus
Mais c'est peut-être sur le terrain du patrimoine que la divergence franco-italienne prend sa dimension la plus symbolique.
La déclaration franco-arménienne consacre en effet un article entier (art. 5.5) à la coopération en matière de « préservation du patrimoine culturel, notamment dans le cadre de l'UNESCO et de l'Alliance internationale pour la protection du patrimoine (ALIPH) ». Ce n'est pas qu’une clause de style. Ce paragraphe peut en effet être perçu comme une réponse indirecte à la destruction du patrimoine arménien dans les territoires passés sous contrôle azerbaïdjanais, documentée par les ONG internationales depuis plus de 20 ans. Pourquoi « indirecte » ? Parce que la coopération franco-arménienne via l'ALIPH ne peut s'exercer que sur le territoire souverain de la République d’Arménie. L'ALIPH n'a ni compétence, ni accès aux anciens territoires du Haut-Karabakh, désormais sous administration azerbaïdjanaise, où se déroulent précisément les destructions ou les modifications abusives des bâtiments. Cette limite est réelle et l'honnêteté intellectuelle commande de la nommer. Elle n'enlève cependant rien à la valeur symbolique et politique de l'engagement franco-arménien, d'autant que rien de comparable n'existe dans le partenariat italo-azerbaïdjanais. Elle témoigne toutefois de l'étendue concrète de l'action que l'Europe peut encore mener.
Au Haut-Karabagh, les preuves de destruction sont accablantes. Des images satellites avant/après montrent la démolition de l'église Saint Jean-Baptiste à Chouchi[8] ou celle, plus récente, de l’église Saint-Jacques de Stepanakert[9]. Les dommages causés à d’autres bâtiments religieux sont nombreux, comme ceux infligés à la cathédrale Ghazanchetsots de Chouchi ou au monastère de Tsitsernavank (du 5ème siècle). En avril 2026, à la veille de la journée de commémoration du génocide des Arméniens, des images satellite ont confirmé la destruction de la cathédrale de Stepanakert.
Face aux destructions, l'UNESCO n'a pas réagi, en partie parce que l'Azerbaïdjan a refusé l'accès à des missions d'observation indépendantes, et en partie parce que ses membres les plus influents ont choisi de ne pas insister. Ce silence institutionnel illustre un phénomène plus large : la 'neutralité toxique' des grandes organisations internationales. En refusant de prendre position face aux destructions documentées, elles ne restent pas neutres : elles cautionnent le statu quo.
C’est ici que la position italienne semble révéler sa nature profonde : non plus simple complicité passive, mais participation active, même si pas toujours assumée. En effet, lors de la visite de Meloni le 4 mai 2026, les deux parties ont convenu d'étendre la présence des entreprises italiennes à la « reconstruction du Karabakh et de l'East Zangezur ». Aliyev l'a lui-même déclaré lors de la conférence de presse commune avec Meloni : 23 projets sont actuellement mis en œuvre dans ces territoires du Haut-Karabagh avec des partenaires italiens[10]. Selon les sources azerbaidjanaises, l’Italie y occupe « un rôle leader». Parmi ces projets, figurent, toujours selon des sources azerbaïdjanaises, la conception de « musées de la Victoire », comme celui de Chouchi, par exemple, dont la conception aurait été confiée à la société italienne ArtCloud Network International[11]. On se rappelle ici du « Parc de la victoire » à Bakou où avaient été exposés des mannequins de soldats arméniens prisonniers en guise de trophées de guerre, et qui a fait l'objet de condamnations répétées de la part d'organisations de défense des droits humains. Pendant que les bulldozers azerbaïdjanais rasent des églises et une cathédrale arménienne, des entreprises italiennes semblent construire ou être prêtes à construire les monuments qui les remplaceront.
De son côté, le Vatican et la Fondation Heydar Aliyev (une institution étatique azerbaïdjanaise qui sert de soft power à travers toute l’Europe, y compris en France) ont annoncé fin avril, quelques jours après la destruction de la cathédrale de Stepanakert, avoir conclu un accord portant sur la rénovation de quatre statues à la basilique Saint-Paul-hors-les-Murs. Selon le site officiel du gouvernement de l’Etat du Vatican : « Ce don témoigne de la solide amitié et de la coopération mutuelle qui unissent le Vatican et l'Azerbaïdjan[12] ». La Fondation Aliyev avait déjà financé d’autres rénovations : celles de statues de musées du Vatican, de manuscrits de la Bibliothèque apostolique vaticane ou de bas-reliefs[13], pour un investissement total dépassant le million d’euros selon les médias italiens[14]. Ces investissements, qui sont présentés comme une contribution du monde musulman à la préservation du patrimoine chrétien[15], ne sont pas que philanthropiques : ils sont aussi la contrepartie symbolique d'un silence diplomatique soigneusement entretenu. Pendant que le patrimoine arménien disparaît pierre après pierre (rappelons ici que le patrimoine arménien du Nakhichevan a déjà été détruit dans son entièreté dans le cadre d’une campagne de destruction systématique de 1997 à 2011[16]), la Fondation Aliyev restaure le patrimoine chrétien à Rome. La symétrie est parfaite. Et parfaitement cynique.
Aucune déclaration officielle italienne n'est venue condamner la destruction du patrimoine arménien dans le Haut-Karabakh. Lors de la conférence de presse conjointe du 4 mai 2026,
Meloni n'a pas prononcé une seule fois le mot « patrimoine[17] ». C'est Aliyev qui a cru bon de souligner que 23 projets italiens étaient en cours dans ces territoires d'où une population autochtone entière venait d’être chassée. Meloni n’a pas jugé utile de prendre ses distances.
Les destructions documentées par imagerie satellite et par les différents programmes indépendants de surveillance patrimoniale justifient à tout le moins l’autorisation immédiate d’une mission internationale d’évaluation indépendante.
IV. La neutralité comme complicité
Il serait inexact de présenter l’Italie comme une voix isolée. La complaisance envers Bakou est partagée par plusieurs capitales européennes, et l’Union européenne elle-même a signé en 2022 un mémorandum de partenariat stratégique énergétique avec l’Azerbaïdjan. La présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, a qualifié l’Azerbaïdjan de « partenaire fiable » en juillet 2022, entre la guerre des 44 jours et le début du blocus du Haut-Karabagh, prélude au nettoyage ethnique de l’automne 2023.
Mais l’Italie occupe une place particulière dans ce tableau. Elle est, de loin, le plus grand importateur européen d’énergie azerbaïdjanaise. Elle est le partenaire de défense occidental le plus avancé de Bakou. Et elle se positionne désormais, dans les mots mêmes de Meloni, comme « la porte d’accès privilégiée » de l’Azerbaïdjan au marché européen[18].
Or c’est ce même Azerbaïdjan qui, conforté par ces soutiens, a eu recours au droit du plus fort sur le peuple et le patrimoine arméniens. Des lieux de culte millénaires ont été détruits. Des cimetières ont été détruits, des khatchkars mutilés, des monastères endommagés. Ces destructions ne sont pas de simples dommages collatéraux : ils s’inscrivent dans une politique documentée de désarménisation systématique. Du Nakhichevan au Haut-Karabagh.
La neutralité de l’Italie, dans ce contexte, ne renvoie pas simplement à une posture équilibrée. Elle relève d’un choix. Et ce choix a un coût (culturel, mémoriel, civilisationnel) qui est payé, pierre après pierre, par le peuple arménien.
V. Deux Europe face à face. Même si ni l’une, ni l’autre n’est innocente
Soyons clairs : ni la France, ni l’Italie n’ont concrètement rien fait pour empêcher la catastrophe de 2023. La France a bien saisi le Conseil de sécurité de l'ONU à deux reprises au sujet du blocus, en décembre 2022 et en août 2023, mais sans obtenir de résultats concrets. Pendant les dix mois du blocus du corridor de Latchine (dix mois durant lesquels 120 000 personnes ont été privées de nourriture, de médicaments, de liberté de circulation), les Européens ont fait le choix de ne pas mettre en place un pont aérien pour venir en aide à la population assiégée. Ils ont également fait le choix de ne pas imposer de sanction à l’Azerbaïdjan. Alors même que la Cour internationale de Justice avait statué que le blocus du Haut-Karabagh était illégal[19], et qu’Amnesty International, d’ordinaire assez peu dissert sur les questions arméniennes, avait demandé la levée du blocus[20]. Cette inaction n’était pas une fatalité : des sanctions ciblées auraient pu avoir une efficacité redoutable sur un État dont le secteur des hydrocarbures représente plus de 90% des exportations totales[21]. Elles n’ont pas été prises. Même après le nettoyage ethnique de septembre 2023. Aussi invraisemblable que cela puisse paraitre, Emmanuel Macron a ainsi déclaré lors du Sommet de la Communauté politique européenne de Grenade, le 5 octobre 2023, que « l’heure n’était pas aux sanctions » contre l’Azerbaïdjan[22].
Ce fait mérite d'être rappelé sans détour : l'Azerbaïdjan ne fait l'objet d'aucune sanction, d'aucune mesure restrictive ni d'aucun mécanisme de conditionnalité, comme le confirme la carte officielle des sanctions de l'Union européenne (sanctionsmap.eu). Pour un État dont le bilan en matière de droits humains et de droit international est aussi lourdement documenté, cette absence est remarquable. Ni pour le blocus, pourtant déclaré illégal par la Cour internationale de justice. Ni pour la guerre lancée par l’Azerbaïdjan en septembre 2020. Ni pour les incursions de 2022 sur le territoire arménien reconnu internationalement. Ni pour le nettoyage ethnique de septembre 2023. Ni pour la destruction systématique du patrimoine arménien au Nakhitchevan, ni pour celle qui a commencé au Haut-Karabakh, destructions largement documentées par des entités indépendantes telles que le Caucasus Heritage Watch[23].
Le Parlement européen a bien adopté plusieurs résolutions condamnant ces destructions depuis 2021. Mais ces textes relèvent du droit souple : ils ne prévoient aucun mécanisme de sanction actionnable, aucune conditionnalité, aucun déclencheur automatique en cas de poursuite (pourtant probable) des démolitions. La séquence de la semaine du 30 avril 2026 illustre cette théâtralité avec une précision clinique.
Le 30 avril, le Parlement européen (PE) adopte une nouvelle résolution sur le soutien à la « résilience démocratique arménienne[24] ». Cette dernière « condamne la détention arbitraire » des prisonniers arméniens et appelle à leur « libération immédiate et inconditionnelle ». Elle demande la mise en place du droit au retour des Arméniens du Haut-Karabagh assorti de « garanties internationales appropriées ». Enfin, elle « demande que les responsables de la destruction du patrimoine culturel et religieux arménien répondent de leurs actes et préconise l’envoi d’une mission d’évaluation internationale ». Le 1er mai, l’ambassadrice de l’UE à Bakou est convoquée au ministère azerbaïdjanais des Affaires étrangères, qui qualifie les allégations sur la destruction du patrimoine de « totalement infondées et inacceptables ». Le même jour, le Milli Mejlis (le « parlement » azerbaïdjanais, celui-là même qui avait adopté une déclaration en mars 2023 qualifiant la diaspora arménienne de « tumeur cancéreuse de l’Europe[25] ») adopte une résolution suspendant toute coopération avec le PE dans tous les domaines, et engage la procédure visant à mettre fin à son adhésion à l'Assemblée parlementaire Euronest. Le 4 mai, au sommet de la Communauté politique européenne à Erevan, Aliyev, à distance, attaque le PE dénonçant son « obsession[26] » pour l’Azerbaïdjan. Roberta Metsola, Présidente du PE, réplique : « Nous ne changerons jamais notre façon de travailler, ni nos positions[27]» Le lendemain, Meloni est à Bakou.
La mécanique est transparente. Dans son discours par visioconférence lors du Sommet de la Communauté politique européenne à Erevan, Aliyev prend soin de distinguer le PE, qu’il attaque, de la Commission européenne, qu’il salue pour ses « efforts ». La même Commission qui venait d’approuver sans conditions l’acquisition de Italiana Petroli par SOCAR[28]. Bakou ne craint pas les résolutions : il les absorbe, les retourne en récit victimaire, et continue de dérouler son agenda d’expansion:
- désarménisation définitive du Haut-Karabagh,
- augmentation des exportations de gaz en direction de l’Europe par la Grèce, l’Albanie et l’Italie,
- liaison terrestre entre l’Azerbaïdjan, le Nakhichevan et la Turquie par le sud de l’Arménie (route TRUMP).
Ce qu’il surveille de près, c’est la frontière entre le droit souple et le droit dur (contraignant). Cette frontière n’a jamais été franchie. Pas une seule fois.
Cette absence de sanctions relève d’un choix politique assumé, construit sur la longue période par des intérêts énergétiques puissants et par un travail de lobbying d’une efficacité remarquable. Dont Tony Blair est l’un des symboles les plus éloquents. Consultant rémunéré par le consortium du Trans Adriatic Pipeline (dont SOCAR, la compagnie pétrolière d'État azerbaïdjanaise, est partie prenante), il s'est rendu à Rome en 2018 pour convaincre le gouvernement italien de ne pas bloquer le projet lors d’une rencontre avec Matteo Salvini, alors ministre de l’intérieur[29].
La responsabilité de la Russie, dans ce tableau, est plus grave encore. Elle relève du droit international et du crime par omission. En effet, la Russie n'était pas simplement spectatrice, elle était garante du cessez-le-feu de 1994 dans le cadre du Groupe de Minsk, mais surtout de l'accord trilatéral du 9-10 novembre 2020, qui prévoyait le déploiement de ses propres soldats en tant que forces de maintien de la paix au Haut-Karabakh. Elle a laissé faire. D’abord le blocus du Haut-Karabagh en décembre 2022, puis le nettoyage ethnique du Haut-Karabagh à l’automne 2023.
Mais revenons à l’Europe. Ce que les partenariats de mai 2026 nous disent, ce n’est pas qui a fait quoi avant et pendant la catastrophe. C’est ce que chacun choisit de faire après. Et sur ce terrain, la divergence entre Paris et Rome est objective et documentée.
La France a tiré des leçons. Imparfaitement, tardivement, mais réellement. Elle a engagé une coopération de défense concrète avec l’Arménie, signé un partenariat adossé à des valeurs explicites (droits humains, État de droit, protection du patrimoine) et soutient la présidence arménienne de la COP17. Ce n’est pas suffisant. Mais c’est un changement de cap mesurable. Qui porte en soi également le risque de soutenir une dérive illibérale du gouvernement Pachinian.
L'architecture actuelle du partenariat franco-arménien pourrait constituer une première étape. Historiquement, les engagements stratégiques se construisent par étapes, rarement en un seul acte fondateur. Les alliances militaires commencent par des échanges, puis des formations, des contrats d'armement, des clauses de défense mutuelle, et éventuellement des présences permanentes. La relation entre la France et la Grèce a suivi ce schéma. La relation franco-arménienne pourrait en faire de même.
L’Italie, elle, s’enfonce dans la direction opposée. L’actualité la plus récente en donne la mesure la plus concrète : SOCAR, la compagnie pétrolière d’État azerbaïdjanaise, vient de finaliser l’acquisition de 99,82 % de Italiana Petroli[30], l’un des principaux distributeurs de carburant en Italie, avec l’approbation, on l’a vu, de la Commission européenne. Cette société italienne détient des raffineries et 4500 stations-service en Italie. L’Azerbaïdjan n’est plus seulement un fournisseur de gaz à l’Europe : il en devient un acteur structurant, propriétaire d'infrastructures de raffinage et de distribution sur le sol européen, comme c’est déjà le cas en Suisse où SOCAR exploite quelque 200 stations-service et a conclu un contrat de franchise avec Migrolino, l'enseigne de la Migros — un partenariat dénoncé par des associations et des élus fédéraux suisses[31]. En mars 2026, le Comité pour la défense des droits du peuple du Haut-Karabakh et l'Association Suisse-Arménie (ASA) ont d’ailleurs déposé une plainte officielle auprès du Secrétariat d’Etat à l’économie (SECO) contre SOCAR Trading SA, accusée d'avoir apporté un soutien financier à un État responsable du nettoyage ethnique du Haut-Karabagh, en violation des Principes directeurs de l'OCDE[32]. En attendant, comme le formule sans ambages un analyste du Centre Topchubashov de Bakou, la transaction positionne l’Azerbaïdjan « non plus simplement comme fournisseur, mais comme pilier structurel de l’architecture européenne de sécurité énergétique[33]».
C'est dans ce contexte que doit être lue la déclaration qu'Aliyev a faite le 10 mai 2026 lors d'une réunion publique avec des habitants de Zanghilan, une ville située tout près de la frontière arménienne. S'adressant à sa propre population, sans précaution diplomatique, il a déclaré que si «les cercles de la sphère politique arménienne animés d'une haine profonde envers le peuple et l'État azerbaïdjanais arrivaient au pouvoir, c'est le peuple arménien qui en subirait les conséquences[34]». Un dirigeant membre de l'ONU, partenaire «fiable» de l'Union européenne, formule publiquement une menace à peine voilée contre la population d'un pays voisin souverain, à la veille de ses élections législatives. En d'autres circonstances, une telle déclaration déclencherait des convocations d'ambassadeurs. Ici : rien, niente. Silence.
VI. Conclusion
Le Parlement européen ne peut pas imposer de sanctions. Il peut toutefois (et il doit) créer la pression politique sans laquelle le Conseil ne bougera jamais. Pour ce faire, il doit adopter des résolutions qui nomment clairement les faits, appellent explicitement à des sanctions ciblées contre les responsables identifiés du nettoyage ethnique, du maintien en prison des prisonniers arméniens, de la destruction du patrimoine arménien, et définissent des seuils documentés au-delà desquels le Conseil serait politiquement tenu d'agir. Or, ce n'est pas ce que font les résolutions actuelles, édulcorées dans le processus de négociation intergroupes jusqu'à perdre toute capacité de pression réelle. Des groupes parlementaires l'ont tenté : le groupe S&D et le groupe Verts/ALE ont formulé noir sur blanc des appels à des sanctions explicites. Ils n'ont pas été entendus.
Une question demeure posée à l’Europe : sa crédibilité normative peut-elle durablement survivre à l’absence de conséquences politiques lorsque ses propres principes sont mis à l’épreuve ?
Pour le Caucase du Sud, comme pour l’idée européenne elle-même, la réponse ne pourra rester indéfiniment en suspens.
[2] https://www.leonardo.com/en/press-release-detail/-/detail/08-06-2023-leonardo-contract-signed-for-c-27j-to-the-azerbaijan-air-force signed for C-27J to the Azerbaijan Air Force
[3] https://www.forcesoperations.com/la-cooperation-de-defense-franco-armenienne-reaffirmee-a-erevan/
[6] https://www.agenzianova.com/fr/news/L%27Azerbaïdjan--l%27Italie--Aliyev-et-Meloni-relancent-leur-partenariat-dans-le-domaine-de-l%27énergie-et-de-la-défense-et-organiseront-prochainement-un-forum-d%27affaires-à-Bakou./
[7] https://freedomhouse.org/article/new-report-azerbaijani-regime-ethnically-cleansed-nagorno-karabakh-according-international
[8] https://www.rferl.org/a/azerbaijan-armenia-nagorno-karabakh-heritage-destruction-karintak-dasalti/32918998.html
[9] https://www.rferl.org/a/cathedral-church-demolished-nagorno-karabakh-azerbaijan-armenia-conflict/33743489.html
[10] https://www.agenzianova.com/fr/news/L%27Azerbaïdjan--l%27Italie--Aliyev-et-Meloni-relancent-leur-partenariat-dans-le-domaine-de-l%27énergie-et-de-la-défense-et-organiseront-prochainement-un-forum-d%27affaires-à-Bakou./
[12] https://www.vaticanstate.va/en/news/4131-the-heydar-aliyev-foundation-and-the-governorate-of-the-vatican-city-state-have-signed-an-act-of-donation.html
[13] https://tribunechretienne.com/entre-destruction-et-mecenat-le-double-jeu-de-lazerbaidjan-avec-le-patrimoine-chretien/
[14] https://tribunechretienne.com/entre-destruction-et-mecenat-le-double-jeu-de-lazerbaidjan-avec-le-patrimoine-chretien/
[16] https://www.lejournaldesarts.fr/patrimoine/au-nakhitchevan-lazerbaidjan-detruit-98-du-patrimoine-armenien-162524
[17] https://www.governo.it/en/articolo/president-meloni-s-press-statement-president-aliyev-azerbaijan/31742
[18] Id.
[19] https://www.rferl.org/a/azarbaijan-un-court-unblock-lachin-corridor-karabakh-armenia/32283560.html
[20] https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2023/02/azerbaijan-blockade-of-lachin-corridor-putting-thousands-of-lives-in-peril-must-be-immediately-lifted/
[22] https://www.bfmtv.com/international/europe/haut-karabagh-emmanuel-macron-estime-que-le-temps-n-est-pas-aux-sanctions-contre-l-azerbaidjan_AN-202310050859.html
[27] Id.
[28] https://www.agenzianova.com/fr/news/La-Commission-européenne-autorise-l%27acquisition-par-SOCAR-de-l%27entreprise-italienne-Petroli/
[29] https://www.theguardian.com/politics/2018/sep/03/tony-blair-matteo-salvini-trans-adriatic-pipeline-gas
[30] https://www.euro-petrole.com/completion-of-the-acquisition-of-italiana-petroli-ip-by-socar-n-i-30064
[31] https://www.heidi.news/suisse/migros-ne-peut-exclure-que-du-petrole-russe-est-vendu-dans-les-stations-suisses-migrolino




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