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Le moment de la responsabilité: penser la défaite

Alain Navarra-Navassartian


Manifestation à Stepanakert contre le blocus du Haut-Karabagh (qui dure depuis le 12.12.22 malgré un arrêt de la CIJ)

Penser la défaite. Elle n’est pas seulement un phénomène militaire, elle est aussi plus largement, un moment qui révèle les ruptures et les continuités et provoque une multitude de comportements. La guerre des 44 jours, et ce qui a suivi, le montre bien : les propositions de paix désastreuses pour la population arménienne du Haut-Karabagh jusqu’ à son oubli par l’ensemble des acteurs de ce conflit, mais également le fait qu’une partie de la population arménienne ait douté des fonctions régaliennes au sein d’un conflit citoyen/État qui dépasse la simple revendication démontrent combien la manière de « consentir à la défaite » est essentielle. Il ne s’agit pas de tomber dans la recherche de responsables, mais de penser la défaite et de l’expliquer clairement. Tout ce qui a manqué dans la période post-conflit durant laquelle le gouvernement arménien a ramené cette défaite à une simple mécanique d’enchainements sans la replacer dans d’autres logiques. Cette défaite est présentée comme les ultimes manifestations d’une « pathologie » héritée de l’ère précédent la désobéissance civile de 2018. Tout a donc été ramené dans un même faisceau de significations rassemblant les faits épars de l’histoire de la République d’Arménie depuis son indépendance. On en est arrivé à présenter la défaite et la tragédie de la mort de près de 5000 hommes comme la manifestation des deux gouvernements précédents. On a dissous l’analyse de cette défaite dans une identité collective ou dans les régimes des deux précédents dirigeants.


La défaite est repoussée hors du champ militaire de manière floue et l’ambiguïté de la sortie de guerre en est la preuve : violations du cessez-le-feu, non-respect de certaines lois internationales ou violations du droit de la guerre. Il ne reste que le discours. Compassionnel qui occupe tout l’espace public international. On en oublie les buts de cette guerre : la volonté de survie d’une population entière depuis près de cent ans pour ne garder que la perception individuelle de l’évènement : l’Arménien, victime par définition, vaincu dans une continuité-éternité finalement rassurante pour le plus grand nombre. Personne ne se demandera où se situent les abus de prérogatives qui sont conférées à l’exécutif. Le décalage entre les objectifs annoncés, au début de la guerre, et la réalité de la résolution du conflit est patent.


RESPONSABILITÉ


Nous sommes responsables. Pas à court terme mais, également, sur le long terme du monde que nous léguerons. Utopique, nous dit-on, est le combat que nous menons pour ne pas se résigner à l’abandon de la population arménienne du Haut-Karabagh. L’utopie ne renvoie pas seulement à un futur, mais à une exigence conjuguée au présent, l’utopie est une responsabilité présente pour l’avenir. N. Pachinian dit à Bruxelles que l’Artsakh est à l’Azerbaïdjan et confirme les accords d’Almaty de 1991 sur les limites territoriales des deux pays. Transformé en arpenteur, le chef du gouvernement arménien clame haut et fort sur diverses plateformes que l’Arménie est bien un territoire de 29800 km2.


On nous a rebattu les oreilles de l’éthique et de sa nécessité, on nous a infligé « l’usage antalgique pour nos consciences du vocabulaire humanitaire » (Delpla.2003). On a voulu offrir l’apparence d’unité d’une communauté diasporique arménienne dont on a jamais entendu le désir profond de changement structurel et idéologique. On nous a enjoint de suivre un choix binaire : l’allégeance au gouvernement arménien ou le retour de l’ancienne oligarchie, ce qui marque le manque de confiance dans l’autonomie morale des citoyens arméniens ou dans le système qui n’offre donc qu’un choix binaire comme seule solution et souligne l’injonction, dictée par la peur, à se plier pour éviter l’abîme ou le néant. L’obéissance n’est civile qu’à certaines conditions. Mais pour que tout cela fasse sens, il faut savoir gérer l’irruption de la nouveauté dans l’histoire, le sujet doit éprouver ses habitudes, son caractère, répondre de ses capacités face à une situation nouvelle qui vient bouleverser le cours de l’histoire et des « coutumes ». Nous sommes devenus responsables de la responsabilité de dirigeants qui abandonne 120000 individus arméniens au bon vouloir éthique des Occidentaux.


Nous avons laissé passer le temps de l’instant propice, une fêlure due à la guerre où le sujet peut interrompre le cours de l’histoire si on réfléchit aux outils à mettre en place de façon judicieuse à ce moment précis.


Personne ou pas grand monde veut saisir qu’il n’ a jamais été question de rendre le gouvernement actuel responsable de l’état prédateur instauré par ses prédécesseurs, mais de questionner le fonctionnement, les choix , les options , la communication et enfin de compte la légitimité de ce gouvernement à prendre certaines décisions.


La phrase de Bernanos résonne ici très justement : « Nous ne souffrons pas en vain. Nous sommes seuls à souffrir parce que nous sommes seuls à risquer. Nous risquons pour les lâches qui ne risquent rien. Que Dieu ait pitié de nous. » (G.Bernanos, Français si vous saviez).


Ce moment de l’histoire arménienne que représente la guerre des 44 jours et ce qui en découle est un moment en charge de tout le passé, mais aussi de tout l’avenir. Tout instant historique porte en lui son propre jugement. Faut-il attendre de l’autre une supposée compassion ? « Ce n’est pas l’histoire qui juge les actions humaines, ce sont elles qui jugent l’histoire. Chaque moment du temps porte un jugement sur certains moments qui l’ont précédé. » (C.Requena).


L’inutilité du sacrifice de près de 5000 hommes apparaît comme une évidence scandaleuse. Il est évident qu’un ordre légal puisse être perçu comme injuste dans ces conditions. S’il existe des « coulisses du pouvoir », je ne les connais pas, et je ne peux rien en savoir, donc tout se limite à la dimension visible du conflit du Haut-Karabagh et on ne peut que constater la construction politique de la réalité du conflit.

A-t-on entrevu une organisation de la collectivité ou une idée de la collectivité acceptable après ce cataclysme ? On a voulu ignorer qu’un État perdant et signant une capitulation ne conserve pas les mêmes moyens matériels et symboliques tout en éloignant la notion de responsabilités pour laisser place aux « féodalités concurrentes ».


Pour rendre compte d’une unité sociale donnée en Arménie comme en diaspora, on invoque le ciment culturel, voire spirituel, mais jamais on interroge les formes du pouvoir. La majeure partie des discours en diaspora comme en Arménie ne font que renforcer l’idée d’intrication des rapports de domination et de la culture politique, une dépendance acceptée, pire intériorisée. Il reste 120000 individus arméniens pris en otage.


La phobie d’une fin fantasmée produit la réalité d’un pouvoir assujétissant des assujettis consentants. (JP. Dolle 2004). Nous ne sommes plus à la recherche des transferts de responsabilité, mais bien dans la responsabilité de protéger une population arménienne en danger.


PERDRE UNE GUERRE


Si on a montré du doigt les acteurs occidentaux dans l’absence de sanctions réelles contre l’Azerbaïdjan pour ses manquements graves à divers lois internationales, les acteurs gouvernementaux arméniens portent aussi une responsabilité dans le déroulement du conflit comme dans sa résolution. Celle en premier lieu d’une incapacité à gérer la communication en tant de guerre, mais aussi à gérer les réalités d’une défaite, la mise en place d’une stratégie d’arrangement et des différents niveaux de mode de consentement. Si on peut mettre cela sur le compte de l’inexpérience, on peut s’inquiéter du niveau des conseillers du gouvernement.


La sortie de cette guerre est floue, en tous points, la défaite est présentée de façon plus morale que militaire oubliant les enjeux futurs des accords signés et la mort de 5000 hommes. Ne restent que l’éternelle compassion et la victimisation des combattants qui fait oublier les raisons réelles du conflit. Tout est ramené à l ’individu, en oubliant la tragédie collective, on évince jusqu’au sens de ce combat mené par des dizaines de milliers d’individus arméniens pour leur survie et leur droit à l’existence.


L’ensemble des protagonistes : Conseil européen, USA et même le gouvernement arménien ne peuvent que se réjouir : les vaincus ne se défendent même plus et les victimes ne sont que les victimes de la « barbarie » que l’on tolère et accepte puisque le mercantilisme l’exige. On en arrive à perdre le sens profond de ce conflit, les victimes sont amputées de leur combat.


Mais ce que nous devrions saisir et ceux-là-mêmes qui avancent le « pas d’autre choix », c’est que le statut de victime résiliente accordé aux Arméniens victimise également cette défaite dans une continuité rassurante pour tous. Mais une victime est par définition vaincue ce que nous ne devrions pas oublier pour notre futur d’Arméniens.


L’ordre social arménien ou diasporique ne serait donc voué à n’être composé que de collaborateurs, d’attentistes ou de victimes ? Il sera difficile de penser l’évolution du système dans un tel cadre.

«L’indécision est la souveraine des égarés et le prélude aux brusques effondrements » (T. Flichy de la Neuville).


Sommes-nous à ce point englué dans le phénomène d’auto-victimisation que l’on se dessaisit de notre destin sans même lutter en utilisant un ensemble d’outils conceptuels encore inexploité par le gouvernement arménien et par les diasporas ? Il est évident que l’espace d’activités politiques varie considérablement d’une société à une autre et que chaque société engendre sa propre conception de gouvernement, mais il semble manquer aux dirigeants arméniens la connaissance du spectre d’attitudes qui entre dans le champ des stratégies d’arrangement après une défaite. Les servitudes qui semblent volontaires apparaissent comme les pires à la société touchée par la défaite.


INTENTION D’HOSTILITÉ


Le président Aliev, en visite à Latchine, lancer un ultimatum au gouvernement de l’Artsakh et à sa population (démissionner ou craindre le pire). Mais l’intention d’hostilité s’arrêtera-t-elle au Haut-Karabagh ? Rien de moins sûr.


Tout a été dit dans les propos de Aliev et dans une certaine mesure, dans ceux de Erdogan. La résolution du dirigeant azerbaïdjanais a été clairement exprimée dans nombre de ses discours performatifs : la nécessité de retrouver la « pureté du territoire », une simple interprétation ethnique du conflit, Aliev fait appel à des sentiments d’appartenance prémodernes essentialisant l’identité et usant du prisme psychologique, ainsi que d’un ensemble d’émotions. Notamment lorsqu’il met en avant le « génocide » azéri commis par les Arméniens, argument utilisé pour promettre la reprise de l’Azerbaïdjan occidental, à savoir l’Arménie. L’accent est donc mis sur l’aspect psychologique de l’appartenance, un ethno-symbolisme qui voit le lien national comme immémorial, donc a-historique. Cette guerre ne saurait se réduire aux combats des 44 jours, car elle est un état de situation s’inscrivant dans une durée plus longue. C’est une illusion de croire que l’abandon de la population de l’Artsakh (Haut-Karabagh) mettra fin à des situations aiguës entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. La paix est l’œuvre d’une volonté. Penser que les choses en resteront là est une illusion.


A partir de là, la réification des groupes ethniques peut se faire, groupes qui sont obligatoirement soumis à des haines ancestrales. L’histoire, appelée à la rescousse du discours vindicatif, ne vient que confirmer l’impossibilité de sortir des catégories « groupe ethnique ». Croire que la population arménienne de l’Artsakh vivra en paix sous l’égide d’un gouvernement autoritaire tel que celui d’Aliev est soit stupide, soit criminel. La tolérance occidentale envers le geste criminel est d’autant plus grave qu’elle appelle explicitement à de nouveaux passages à l’acte. Il est donc difficile de sortir d’une vision verticale de ce conflit et de son irréductibilité. Aucune autre vision n’est plus tolérée par Aliev, le conflit du Haut-Karabagh servant de pivot à sa politique intérieure. Pour masquer la défaillance et l’injustice du système Aliev, la force apparaît comme le signe de l’excellence de ce gouvernement. Dans le même temps on trouvait dans le camp arménien une communication de guerre désastreuse, des informations erronées et la licéité du secret permanent sur l’ensemble du processus de la guerre et de la capitulation. De quoi alimenter l’inquiétude d’une population et la laisser dans la peur.

« Il est plus naturel à la peur de consulter que de décider » (Cardinal de Retz).


Cette guerre est devenue un instrument au service de l’État azerbaïdjanais et la signification politique du conflit transcende la seule dimension militaire. C’est peut-être plus la destruction de l’État ennemi qui est visé (l’Arménie) que la destruction de la population arménienne du Haut-Karabagh ? Le sentiment d’hostilité ne s’arrêtera pas avec les allégeances diverses de N.Pachinian.


La non-résistance par différents moyens et pas seulement militaires

est dangereuse. Surestimer les bonnes intentions d’autrui est un manque de réalisme politique. Une paix peut très vite s’avérer n’être qu’une simple soumission qui peut se transformer en servitude. A-t-on bien mesurer le calcul d’intérêts des alliances ? Pense-t-on qu’elles pourront empêcher tout désir d’hégémonie de la Turquie et de l’Azerbaïdjan ? Peut-on appeler cela une paix ? Certaines décisions peuvent apparaître, pour les populations, comme la simple manifestation du courage des lâches, d’autant plus que cette paix n’est en aucun cas fondée sur le droit. Il n’y a aucun consentement de la volonté du président Aliev à la loi et aucune exclusion de la violence, il suffit d’écouter son discours prononcé à Latchine. Une paix réelle dépend du régime politique en vigueur dans les États, qu’en est-il donc des régimes autoritaires ou félons comme l’Azerbaïdjan qui bafouent le droit international qui est censé garantir la paix ?


UN EUROSCEPTISCISME DES VALEURS


Plus de 120000 individus arméniens sont pris en otage, risquant l’exode ou la mort, abandonnés par tous y compris par le gouvernement arménien. Il ne s’agit pas ici de faire un procès, mais d’amener à s’interroger sur cette défaite et sur ses conséquences. En tout premier lieu, le traitement de ce conflit par les instances internationales : le droit de la guerre bafoué à plusieurs reprises, les prisonniers de guerre dont le sort est, au mieux, en suspens, au pire déjà réglé, la destruction du patrimoine culturel arménien et bien d’autres manquements au droit international. Nous acceptons donc que ce soit l’autorité qui édicte la loi et non la vérité. Nous acceptons, donc, pour nous-mêmes que ce soient les régimes les plus à même d’exprimer le commandement qui importent plus que les régimes justes. Ce ballet indécent de la force, de la soumission et du chantage ne peut que remettre en question la croyance dans des « valeurs » européennes et créer un réel euroscepticisme des valeurs. La politique relève de l’ordre de la pratique et de l’action, lequel est soumis au critère de l’efficacité. C’est peut-être cette pratique qui manque au gouvernement arménien pour penser cette défaite avec un ensemble de stratégies et un spectre d’attitudes plus large.


On pourra me dire qu’il est facile, de ma position, d’être dans le camp du refus ou de la résistance, mais au-delà de la stupeur et du désarroi de la réception de la défaite, il y a différents niveaux des modes de consentement.


Nous devrions donc abandonner 120000 individus de notre peuple ?

Nous contenterons-nous d’articuler des théories normatives qui puissent guider notre comportement en systématisant nos jugements moraux, afin de produire des réponses moralement correctes ou une sorte de réalisme moral ? Mais la morale ne se conçoit pas sur le modèle de la législation. Il est important de la ramener à nos pratiques, à nos motifs d’agir, ou pas, à nos relations, etc. C’est au prisme de notre existence qu’on l’appréhende le mieux. Si nous laissons entrer dans la définition de ce qui est « normal » l’abomination que nous avons devant nous, ce sera la mise en danger de valeurs fondamentales qui sont le reflet de l’essence de l’humanité.


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