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Réécrire l'histoire : enjeux, pouvoirs et manipulations. La commémoration du 31 mars par l'Azerbaïdjan

  • 7 avr.
  • 8 min de lecture

Alain Navarra-Navassartian, docteur en sociologie.


Réécrire l'histoire : enjeux, pouvoirs et manipulations. La commémoration du 31 mars par l'Azerbaïdjan

Le 31 mars et la réécriture de l'histoire par l'Azerbaïdjan
Le 31 mars et la réécriture de l'histoire par l'Azerbaïdjan

Cette Journée du génocide azerbaïdjanais (azerbaycan soyqırımı günü) a été instaurée le 26 mars 1998, à l'occasion du 80e anniversaire des « Journées de mars », qui font référence aux affrontements inter-ethniques ayant eu lieu entre le 30 mars et le 2 avril 1918. Affrontements qui deviennent un « génocide » commis par les Arméniens et les Russes. L'histoire est un outil de pouvoir dans le présent, les États mobilisent des récits historiques pour légitimer des actions passées, voire futures, renforcer leur cohésion interne ou justifier une conflictualité latente avec un voisin. Dans le cas de la communication de l'Azerbaïdjan autour du supposé génocide commis par les Arméniens, nous ne ferons pas le travail d'un historien en relevant soit les erreurs, soit les interprétations face à ces événements, mais nous nous concentrerons sur la réécriture de l'histoire comme instrument de rapport de forces géopolitiques.


La réappropriation des événements passés par le présent ne constitue pas l'histoire au sens strict, mais renvoie aux usages sociaux du passé. Ce ne sont pas seulement les faits historiques qui doivent retenir l'attention, mais les transformations de leurs interprétations, les conflits qu'elles suscitent et les groupes sociaux qui ont intérêt à imposer leur version du passé. Dans cette perspective, l'histoire apparaît moins comme un simple récit du passé que comme une production sociale, élaborée par des acteurs situés, engagés dans des luttes pour la définition légitime de la mémoire et de l'histoire. Nous sommes donc face à des producteurs d'histoire, dont il faut analyser les positions, les intérêts et les stratégies. La réinterprétation permanente des événements passés par le présent montre que le véritable enjeu réside dans le pouvoir de dire l'histoire, c'est-à-dire dans la capacité de certains acteurs à imposer une lecture légitime du passé.


Nous avons à plusieurs reprises souligné comment les discours performatifs étaient des outils de construction identitaire, le sentiment anti-arménien étant le trait dominant. Ces actes de langage et les communiqués qui en découlent ne sont pas anodins, tout d'abord par leur violence, ensuite par la référence à un système de conventions, de rituels et à une stratégie qui croise les références historiques, le discours politique, la symbolique des récits épiques (le culte du héros) et le nationalisme le plus vindicatif. On insiste sur la distinction entre Arméniens et Azéris, qui existait bien avant le conflit, sur la base des attributs culturels, de la langue et de la religion, et du soutien reçu par les Russes. Ce sont donc des thèses primordialistes qui mettent en avant des haines immémoriales. Ces thèses s'appuient sur des « figures historiques » combattant l'ennemi arménien depuis la nuit des temps, pour retrouver la « pureté » du territoire.


Il serait étonnant alors que le gouvernement azerbaïdjanais accepte réellement une demande de reconnaissance en termes de droits, d'identité ou de culture formulée par l'Arménie. Les luttes portant sur les normes intersubjectives de reconnaissance ne se réduisent pas à des affrontements ouverts ; elles prennent la forme de négociations, de compromis, mais aussi de tensions durables et de conflits non résolus dans le champ des relations de reconnaissance réciproque et de coopération. L'accord entre deux parties ne repose pas nécessairement sur une adhésion complète, mais sur la possibilité d'un compromis jugé acceptable. En ce sens, la notion de « désaccord raisonnable » développée par John Rawls renvoie à une disposition sociale – sinon morale – qui conduit les individus à s'engager dans des relations fondées sur la tolérance, la réciprocité et un principe d'équité, rendant possible la coopération malgré la persistance de désaccords. Dans le cas d'une défaite (l'interprétation d'une défaite militaire en guerre « rédemptrice », présentée comme vecteur de renaissance, constitue un argument fallacieux), il y a une asymétrie dans le pouvoir mais aussi dans l'influence des deux pays, et l'habileté dans la communication de l'Azerbaïdjan n'est plus à démontrer. Le 31 mars est donc l'occasion pour le gouvernement du pays d'énoncer des thèses révisionnistes sans aucun état d'âme.


Le vocabulaire des différents textes officiels ou médiatiques utilise un glossaire similaire : massacres, colonisation, réfugiés, déplacés, protection tsariste russe, dépouilles sanglantes, bourreaux. Un lexique inhérent au génocide des Arméniens : on n'oppose donc pas un contre-discours pour amoindrir les événements tragiques ayant frappé ce peuple, qui bénéficie depuis lors – et abuserait, selon ce discours – d'une solidarité internationale (alors que les drames de l'histoire des Tatares et des Azerbaïdjanais sont oubliés), mais on produit un discours en miroir, une fiction de la symétrie de deux écoles historiques. Il ne s'agit pas de vérité historique mais d'un affrontement entre deux discours, le discours arménien étant disqualifié d'office. Il convient de souligner que les propos du Premier ministre arménien, lors de ses interventions à Paris et à Zurich, participent à la production d'une forme d'ambiguïté qui contribue à entretenir un doute quant à l'appropriation complète des significations historiques et contemporaines du génocide des Arméniens ainsi que de ses enjeux politiques et mémoriels actuels. Il est évident que la concurrence des narrations ne peut être qu'alimentée par ce genre de déclarations.


C'est donc une litanie d'injustices historiques subies par l'Azerbaïdjan, avec une insistance cynique sur les réparations de ces injustices. Il ne s'agit pas de dire que la culture azerbaïdjanaise est violente par nature, mais que des aspects de la culture sont utilisés pour justifier certains actes et le violent sentiment anti-arménien qui sous-tend ces déclarations et ces textes. On observe la formation d'un lexique qui fonctionne comme un ensemble de formules stabilisées, c'est-à-dire comme des mots qui orientent et encadrent une certaine manière de penser les crimes contre l'humanité. Ces termes, utilisés souvent en miroir du génocide des Arméniens, connaissent des déplacements de sens et des changements de registre d'usage. Des notions comme « génocide » ou « crime contre l'humanité » peuvent alors fonctionner moins comme des catégories juridiques ou historiques rigoureuses que comme des mots d'accusation, des imprécations morales ou politiques.


Le durcissement du discours mémoriel azerbaïdjanais intervient dans un temps de crise mondiale et d'un conflit avec l'Iran. La guerre a réveillé le jeu complexe de rivalités historiques, identitaires et géopolitiques entre l'Azerbaïdjan et l'Iran, et cela repose sur une concurrence des récits historiques. L'Azerbaïdjan tend à promouvoir une narration nationale centrée sur la continuité historique d'un peuple unifié, y compris au-delà de ses frontières actuelles. L'instrumentalisation du passé est un enjeu transnational, la dimension mémorielle est plus que jamais pour l'Azerbaïdjan un outil de légitimation politique et un espace de rivalité symbolique, au croisement des questions identitaires, territoriales et géopolitiques dans le Caucase du Sud et au Moyen-Orient. Alors qu'en Arménie, l'idéologie de l'Arménie réelle impose une absence de passé, non pas sa disparition, mais son effacement de sa visibilité sociale en sélectionnant ce qui doit être rappelé, valorisé ou, au contraire, oublié. Il ne s'agit pas d'un vide mais d'un silence organisé…


Le gouvernement azerbaïdjanais, au contraire, met en ordre le passé et indique la manière dont il devrait être lu, éclairant du même coup le sort réservé aux Arméniens de l'Artsakh. Ce sont des signes d'autorité qui se préoccupent moins de révéler la « vérité » que de garantir la véracité du récit : donner un caractère de vérité au narratif utilisé pour cette commémoration, c'est la force de persuasion qui est en jeu.


L'histoire, un instrument stratégique ?


Les processus communicationnels mis en place par l'Azerbaïdjan depuis la guerre des 44 jours utilisent l'histoire comme un instrument stratégique. Soutenu par la Turquie, le gouvernement du pays a souvent pointé le « trop de mémoire » des diasporas arméniennes comme un vecteur de conflictualité entre les deux pays, soutenu par la politique « d'oubliance » prônée par le gouvernement arménien, mais plus curieusement par certains acteurs diasporiques. Il existe une limite aux discours contemporains qui valorisent soit le « trop de mémoire », soit le « droit à l'oubli ». On peut comprendre que les héritiers d'événements traumatiques soient pris dans une tension entre la culpabilité d'oublier et la nécessité de s'inscrire dans de nouvelles configurations politiques et géopolitiques. L'oubli peut alors apparaître comme une ressource politique.


La politique de l'oubli promue par certains acteurs étatiques et diasporiques arméniens se retrouve, en miroir, dans les processus de sélection du passé, de requalification et de transformation des événements mis en œuvre par l'État azerbaïdjanais. Dans les deux cas, il ne s'agit pas d'une absence de passé, mais d'un travail politique sur le passé. L'oubli n'est pas un vide naturel : il est produit socialement et politiquement.

Ainsi, l'« oubli » énoncé par certains acteurs en Arménie ou dans la diaspora ne crée pas simplement un silence ; il produit un vide narratif, qui est lui-même le résultat d'une politique et qui contribue à fabriquer du politique, en redéfinissant les cadres du dicible et du pensable. Dans ce contexte, l'oubli peut être mis au service de la transaction, de la normalisation ou de la diplomatie, tandis que d'autres acteurs peuvent privilégier des politiques de réaffirmation historique plus conflictuelles.


L'enjeu n'est donc pas seulement mémoire contre oubli, mais la compréhension des usages politiques différenciés du passé, que ce soit en Arménie ou en Azerbaïdjan. Dans cette perspective, mémoire et oubli apparaissent moins comme des positions morales que comme des instruments inscrits dans des stratégies politiques, diplomatiques et identitaires. Il s'agit de déplacer la question de la vérité du passé vers : qui parle du passé, pour quoi faire, dans quel rapport de pouvoir ? Et cela vaut pour les deux pays. L'effacement relatif du passé a accompagné les recompositions régionales et politiques en Arménie, comme en Azerbaïdjan, sans pour autant déboucher sur une relecture critique de l'histoire qui aurait pu mettre en avant les droits collectifs à la mémoire, à l'identité et à la survie du peuple arménien de l'Artsakh. Dans ce contexte, « la bonne volonté » affichée par l'Arménie peut être interprétée comme une tentative d'apaisement inscrite dans une logique diplomatique. Cependant, cette posture a eu un effet limité sur la conflictualité entre les deux États. Elle peut même être perçue comme ayant contribué à un déséquilibre symbolique, où le silence et la mise en retrait du passé n'ont pas trouvé d'équivalent du côté azerbaïdjanais. Dès lors, la paix peut apparaître non pas comme un objectif partagé, mais comme un cadre discursif mobilisé au prix d'un refoulement des enjeux mémoriels, entre autres.


Il est assez étonnant de constater que le terme de « traumatisme » revient de façon récurrente dans les textes et les discours autour de cette commémoration du 31 mars : une blessure psychique que l'on ne peut réparer malgré l'écoulement du temps. Les « crimes » commis par les Arméniens ne peuvent s'effacer facilement. Ce n'est pas la meilleure manière de mettre fin à la haine et à son caractère éternel, pour reprendre l'idée de Plutarque. Du côté arménien, la juste mémoire et la mémoire juste entrent en tension, sans pour autant que l'on en analyse les enjeux : une mémoire très engagée moralement peut perdre en nuance, tandis qu'une mémoire trop « équilibrée » peut sembler insuffisamment attentive aux injustices subies. Mais c'est encore une fois aux Arméniens que l'on demande, au nom d'un projet progressiste qui simplifie la réalité historique et veut ignorer ces zones d'ombre, d'accepter sans faire trop de vagues le régime de la perte. Mais l'oubli n'est, dans ce cas, que la marque de l'impuissance, et rien de plus.


La mémoire est liée à l'idée de justice, il y a un impératif éthique qui l'accompagne. Il faudrait donc oublier un exode, des crimes de guerre ou des jugements iniques envers des prisonniers arméniens. Il ne s'agit pas d'un rapport pathologique à la mémoire, mais de constater comment s'opère une mise au pas de la mémoire. C'est donc le pouvoir, qu'il soit azerbaïdjanais ou arménien, qui déciderait ce qui doit impérativement être cicatrisé ou pas, oublié ou pas, transformé ou pas, falsifié ou pas ? Une mémoire à sens unique, celle du plus fort, construite non pour unir mais pour soumettre ?

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