Hrant Dink: a dissident reality



Le 23 janvier prochain, il y aura dix ans que 100000 personnes défilèrent à Istanbul pour les funérailles de Hrant Dink, journaliste, fondateur et rédacteur en chef du journal Agos.

Dès les premières heures du jour la foule a commencé à se réunir près de la porte d'entrée du journal. Pas de slogans idéologiques, selon la volonté de Rakel Dink, sa veuve, mais de petites pancartes noires et rondes ou étaient inscrite les phrases "Nous sommes tous Hrant. Nous sommes tous Arméniens". A 11heures, Rakel Dink prononçait un discours émouvant, citant le passage de l'Evangile selon St Jean : "Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime".

Puis Rakel Dink et ses enfants lâchèrent quatre colombes blanches, rappelant ainsi que deux semaines plus tôt le journaliste s'était lui même identifié à une colombe fragile qui s'achemine au milieu de la foule et pouvant à tout moment être éliminé, mais qui se pense à l'abri car en Turquie on ne fait pas de mal aux colombes. Il se trompait même les colombes sont en danger.

Le cortège s'est ensuite ébranlé et nous avons parcouru huit kilomètres en direction de l'église Sainte Marie. Ce qui me frappait le plus c'est que je me retrouvais entouré de Turcs non Arméniens, réunis dans une même ferveur portés par l'espoir que cette mort ne soit pas inutile et serve la démocratie. Je retourne en Turquie régulièrement depuis 1979, date à laquelle mon grand-père a voulu me montrer Istanbul, sa ville et plus précisément Üsküdar, donc abolir le "sans retour possible" du passeport Nansen, pour me permettre de renouer avec nos racines, que je puisse vivre pleinement et éviter toute reconstruction nostalgique ou mortifère. Tout part de Turquie et tout nous y ramène, soulignait déjà Serge Avedikian. Mais pour la première fois, il ne s'agissait pas de taire ou cacher mes origines arméniennes au milieu de cette foule, des voix s'élevaient au delà de la communauté arménienne, ces voix pouvaient exister grâce à cet homme et à ce journal qui fût un lien et un outil extraordinaire de diffusion pour des idées innovantes en Turquie.

Ce jour là, j'étais confiant, je pensais que malgré sa mort, son esprit survivrait et qu'il serait possible de voir une société turque plurielle et réellement démocratique, j'étais dans ce cortège pour rendre hommage à cet homme qui croyait que l'on pouvait se réclamer d'une identité distincte tout en étant Turc et qui soulignait qu'appartenant à une minorité, quelle qu'elle soit, on ne possédait pas l'égalité d'accès à la citoyenneté.

Je n'ai déjeuné qu'une seule fois avec lui et des amis journalistes turcs et kurdes, mais j'ai pu rencontrer un homme soutenant sans compromis l'universalité des valeurs humaines et des principes moraux.

Il a interrogé, interpellé, voire même agacé la diaspora arménienne, nous invitant à réfléchir sur nos engagements, sur nos modes d'action et sur notre rôle aussi dans ce cheminement ardu, douloureux et pénible de la re-connaissance des uns et des autres qui finalement échouera en 2009 après les accords de Zurich.

Il ne s'est jamais revendiqué porte-parole, intellectuel ou spécialiste de quoi que ce soit. Chacun l'a investi de significations différentes, il est devenu une icône.

Dix ans plus tard que reste t-il de cet élan, de cette brèche ouverte dans le nationalisme, de cette possibilité de dialogue un instant entrevu?

La communauté arménienne a été depuis lors sévèrement ébranlée avec l'assassinat de Sevag Balikçi, celui des vieilles dames d'Istanbul, les procès des assassins de Hrant Dink et Sevag Balikçi toujours en cours, les pages racistes, les préjugés anti-arméniens, les insultes ("sperme d'Arménien") fleurissent à longueur de pages ou de discours. Que dire des 200000 manifestants de 2012, à l'occasion du vingtième anniversaire de Khojali, qui brandissaient les mêmes pancartes rondes mais qui portaient cette fois comme inscription : "Nous sommes tous de Khojali, vous êtes tous Arméniens, vous êtes tous des bâtards"? Qu'il s'agit-là de la sous-traitance de la question arménienne à l'Azerbaïdjan, comme l'a bien noté Gengiz Aktar.

Mais au-delà de ce constat difficile amplifié aujourd'hui par la mise en place d'un régime autoritaire et ultra-nationaliste, il demeure que des jeunes activistes arméniens de Turquie ont prit la parole, le mouvement Nor Zartonk, que des intellectuels et des activistes turcs se sont engagés, Pinar Selek,Taner Akçam, Ragip Zarakoglu, Sait çetinoglu, Gengiz Aktar et bien d'autres encore et que tous ont souligné que la manipulation de la mémoire collective ou individuelle devient la voie idéale pour asseoir un pouvoir sur le social.

Contrôler le récit qui va former les consciences va au-delà de la question arménienne, il touche aujourd'hui la question kurde et le peuple turc dans son ensemble, car aujourd'hui la catégorie de "suspect" englobe la population entière.

La mort de Hrant Dink, l'arrestation de milliers d'intellectuels, journalistes ou activistes la fermeture d'un grand nombre d'ONG à vocation humanitaire ou sociale doit nous entraîner à nous investir afin que la prise de conscience provoquée par cet homme ne s'éteigne pas par manque d'intérêt ou par ce que nous serions certains de l'inutilité de ce combat.

Une collectivité n'existe que parce qu'elle est composée d'individus, et on est jamais arrivé à l'élimination de toute spontanéité humaine, soulignait Hannah Arendt, c'est pourquoi le combat pour plus de démocratie en Turquie, l'appel à la justice, la prise de parole lorsqu'il y atteinte aux droits fondamentaux et la reconnaissance du génocide sont intimement liés.

Le combat de Hrant Dink peut sembler avoir été une utopie, mais elle a été nécessaire et l'est toujours. Nous avons, en tant qu'Arméniens, la certitude du "devoir de mémoire", cela est un fait devenu anthropologique, oserais-je dire, mais n'avons nous pas maintenant le devoir d'espérance ?

Les hommes comme lui montrent une attitude positive de la pensée, qui rompt les liens avec l'ordre existant, c'est pourquoi ils sont si dangereux pour les pouvoirs. Son combat et celui des démocrates turcs est le refus de l'enfermement du peuple dans un présent immuable ou les préfigurations de l'avenir seraient impossibles.

Il y a dix ans j'étais à Istanbul pour remercier un homme d'avoir donné une voix aux Arméniens de Turquie et d'avoir libéré une parole inédite.

"En plaçant le choix de l'état au dessus de celui des citoyens on crée déjà les conditions de l'horreur". Theodor. W. Adorno


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