Communication politique, Artsakh et populisme : une mise en scène de la parole politique
- 26 mai
- 14 min de lecture
Alain Navarra-Navassartian PhD sociology

La représentation des leaders occupe aujourd’hui une place centrale dans l’espace public. Les médias audiovisuels et les réseaux sociaux participent fortement à cette mise en scène, en mobilisant des registres affectifs qui sollicitent les émotions collectives autant que les perceptions individuelles. Dans ce cadre, les responsables politiques cherchent moins seulement à convaincre par des programmes qu’à produire une relation émotionnelle avec leurs publics.
Le cas de Nikol Pachinian illustre cette évolution. Sa communication autour de « l’Arménie nouvelle » ne relève pas uniquement d’un slogan politique : elle constitue une manière de définir une vision du monde, d’ordonner le réel et de désigner ce qui est présenté comme un obstacle à cette transformation. Ce type de discours contribue à structurer des oppositions symboliques entre le changement et ses adversaires, entre le projet national et ceux qui seraient perçus comme le freinant.
Dans cette perspective, on peut considérer que tout parti politique, lorsqu’il s’adresse aux électeurs, mobilise à des degrés divers des ressorts que l’on peut qualifier de populistes. Sans revenir ici sur les controverses théoriques autour du populisme, il est possible de l’appréhender comme un phénomène de communication : il repose à la fois sur des contenus spécifiques — valorisation du peuple, critique des élites, désignation d’adversaires — et sur des styles discursifs et visuels, qui simplifient les conflits et favorisent l’identification.
L’enjeu n’est donc pas seulement de savoir si Nikol Pachinian développe une idéologie populiste au sens strict, mais d’analyser les articulations entre ses formes de communication, ses stratégies de mobilisation et une logique de pouvoir. Le cas arménien montre que le populisme se manifeste souvent davantage dans la forme des messages, dans le registre émotionnel et dans la scénarisation du leadership, que dans l’adhésion à une doctrine clairement définie.
Cette dynamique s’inscrit également dans un contexte de resserrement du pouvoir. Le recours à une communication fortement personnalisée et émotionnelle s’accompagne d’une réduction de l’espace accordé aux pensées divergentes, qu’il s’agisse des médias ou du débat public. Ainsi, la communication politique ne se limite pas à transmettre une orientation gouvernementale : elle participe aussi à redéfinir les frontières du discours légitime dans la société.
La prolifération des plateformes numériques a profondément transformé la communication politique en donnant un accès direct aux prises de parole des dirigeants. Le compte officiel de Nikol Pachinian constitue, à cet égard, un observatoire intéressant pour analyser la manière dont le contenu politique est produit, diffusé et réapproprié. Les réseaux sociaux offrent un espace privilégié, car ils permettent de contourner les médias traditionnels et de s’adresser directement aux citoyens, sans médiation éditoriale.
Cette communication se caractérise par la rapidité de circulation des messages et par la possibilité d’interactions immédiates. Les publications suscitent des commentaires, des soutiens, mais aussi des critiques, notamment lorsque la mise en scène du dirigeant dans des situations ordinaires — par exemple en train de manger dans un bus avec son entourage politique — entre en décalage avec l’image attendue de la fonction. Ces séquences, parfois perçues comme maladroites, produisent néanmoins des effets : elles encouragent les soutiens à reprendre eux-mêmes des registres discursifs agressifs ou à mobiliser des arguments proches du répertoire populiste.
Cette stratégie repose sur un brouillage entre sphère publique et sphère privée. En exposant des scènes de proximité ou de quotidien, Nikol Pachinian tend à déplacer la figure du chef politique vers celle de l’influenceur : cadrages serrés sur le visage, gestes affectifs, humour, musique de fond ou signes visuels de connivence. Ces dispositifs relèvent d’un marketing politique désormais bien installé, où la personnalisation sert à renforcer l’identification avec le leader, particulièrement dans les périodes préélectorales.
L’intérêt sociologique est de comprendre à quelles attentes sociales répond cette communication. Elle renvoie autant à des attentes rationnelles — information, crédibilité, proximité — qu’à des attentes émotionnelles fondées sur l’adhésion affective. Elle pose aussi la question du « peuple » invoqué dans le discours politique : de quel groupe social ou symbolique parle-t-on lorsque le leader fait référence au peuple arménien ? Cette catégorie, souvent mobilisée de manière unificatrice, masque en réalité des clivages et des positions divergentes.
Au-delà du style, cette communication remplit aussi une fonction politique plus profonde. La mise en scène d’une proximité avec la population peut servir à neutraliser des critiques ou à rendre plus acceptables des orientations illibérales, voire des pratiques autoritaires, lorsque le public exprime des résistances. Les réseaux sociaux deviennent alors un espace de confrontation symbolique : ils servent à diffuser la parole officielle, mais aussi des contre-discours citoyens, souvent ironiques, qui détournent cette mise en scène et contestent ses codes, par exemple en se moquant des symboles affectifs comme les cœurs présents dans les publications.
Enfin, cette communication est révélatrice d’un moment politique précis. Dans le contexte du rapprochement de l’Arménie avec les États-Unis et l’Union européenne, cette stratégie apparaît comme une adaptation aux standards contemporains de communication politique occidentalisée. Le style choisi ne relève donc pas seulement d’un choix personnel : il traduit une tentative de repositionnement politique, où la forme de la communication accompagne une nouvelle orientation stratégique du pouvoir.
Mais quels sont réellement les effets de ces messages dans le monde social arménien ? La question reste ouverte, car les matériaux disponibles demeurent limités : pour l’instant, l’observation repose principalement sur les publications en ligne et les réactions des usagers des réseaux sociaux, alors que peu de travaux ont encore étudié de manière approfondie cette forme de communication politique en Arménie.
Cette communication propose une promesse de renouvellement, celle d’une « nouvelle Arménie », mais la manière dont cette promesse est reçue par la société reste incertaine. Toute promesse politique engage une attente collective, mais sa réception dépend des expériences sociales concrètes, des appartenances et des mémoires partagées. L’idée d’un renouveau, parfois présentée sous une forme quasi messianique, ne suffit pas à effacer la persistance d’une rhétorique de confrontation. Au contraire, l’exercice du pouvoir semble avoir maintenu, voire renforcé, certains registres conflictuels, notamment vis-à-vis de l’Église apostolique arménienne ou de groupes perçus comme opposants.
Il est d’ailleurs possible qu’un discours politique mobilise la référence au peuple sans que celui-ci constitue réellement son centre. La catégorie de « peuple » fonctionne souvent comme une ressource symbolique, permettant de légitimer des choix politiques, sans pour autant traduire la diversité des attentes sociales. Les mouvements de contestation face à certaines décisions gouvernementales montrent que la communication ne peut neutraliser les dynamiques propres au champ politique : oppositions partisanes, revendications de représentation, intérêts sociaux divergents, aspirations collectives ou attachement à certains mythes nationaux.
Cette limite est particulièrement visible dans une société marquée par des épreuves historiques récentes. L’expérience de la guerre, la perte de milliers de vies, la défaite militaire et l’atteinte à la dignité collective produisent des effets durables sur les représentations sociales. Ces expériences ne peuvent être absorbées uniquement par des opérations de communication ponctuelles, même fortement médiatisées. Les colloques, cérémonies, remises de distinctions ou événements symboliques participent à la construction d’un récit politique, mais ils ne remplacent pas le travail social de deuil, de reconnaissance et de reconstruction du sens.
D’un point de vue sociologique, la communication gouvernementale ne peut donc être comprise isolément. Elle agit dans un espace social déjà traversé par des mémoires traumatiques, des fractures politiques et des attentes contradictoires. Si elle peut orienter temporairement les perceptions, elle ne supprime pas les conflits sociaux ni les expériences collectives qui structurent durablement la société arménienne.
Quel sentiment cherche-t-on à travailler à travers cette communication ? Il semble s’agir, en partie, de reformuler le vécu de la défaite et de la perte collective. Ce sentiment, rarement nommé ou analysé directement dans le débat public, est souvent réinscrit dans un récit de « renaissance », qui propose un horizon de reconstruction mais tend aussi à reléguer au second plan la perte d’un territoire comme l’Artsakh et une part importante de l’histoire du peuple arménien de ce territoire.
Derrière des séquences parfois perçues comme anecdotiques ou ridicules, la communication porte en réalité un contenu profondément politique. Elle contribue à produire une forme de vérité alternative, c’est-à-dire un récit qui cherche à redéfinir ce qui doit être retenu, oublié ou requalifié dans l’histoire récente. Ce travail symbolique engage des positions politiques, culturelles, économiques, mais aussi historiques, en proposant de nouvelles interprétations du passé et du présent.
Ainsi, il ne s’agit pas simplement d’images du quotidien ou de scènes ordinaires mises en ligne. Ces gestes, même les plus banals, deviennent des signaux socialement signifiants. Ils trouvent un écho auprès de certains groupes sociaux, qui y lisent une posture de rupture avec les codes anciens. Cette stratégie participe à déplacer progressivement les limites du dicible : ce qui pouvait auparavant sembler impensable ou inacceptable devient progressivement discutable, notamment sur des questions sensibles comme le Génocide arménien ou l’Artsakh.
Ce déplacement touche aussi le champ du possible. En modifiant ce qui peut être dit publiquement, le pouvoir agit également sur ce qui peut être envisagé politiquement. La figure du dirigeant se construit alors comme celle d’un acteur capable de rompre avec les héritages et de « faire l’histoire » plutôt que de la subir. Cette posture valorise une image positive du subversif : non pas comme contestation du pouvoir, mais comme capacité du chef à imposer de nouvelles normes symboliques et discursives.
Dans ce cadre, la mise en scène du premier ministre ne relève pas seulement de gestes de proximité ou de communication personnelle. Elle participe à un rapport de force symbolique, où l’enjeu est de redéfinir les conventions sociales, ce qu’il est légitime d’énoncer et donc ce qu’il devient possible de faire. Cette transformation s’inscrit dans des rapports de pouvoir plus larges, soutenus par des acteurs internationaux ayant des intérêts stratégiques dans la région, mais aussi par une partie de la diaspora arménienne, elle-même traversée par des rapports de domination, des clivages internes et des logiques d’accès à l’influence politique.
Il s’agit moins, ici, de s’attarder sur l’image personnelle de Nikol Pachinian que d’analyser le capital symbolique qu’il cherche à incarner. Le premier ministre fonctionne aussi comme une forme de « marque politique », c’est-à-dire comme un ensemble d’images, de valeurs et de récits destinés à produire de l’adhésion et à donner une valeur politique à son action. Sa communication ne repose pas uniquement sur sa personne, mais sur la capacité de cette figure à associer son pouvoir à certaines représentations positives du changement.
Dans cette perspective, l’étude de la réception de ces messages apparaît essentielle. Comprendre la communication politique suppose en effet de ne pas se limiter à la production des discours, mais d’observer la manière dont ils sont perçus, acceptés, contestés ou détournés par les différents groupes sociaux. Cette analyse reste toutefois difficile dans un contexte où l’expression d’opinions divergentes semble de plus en plus contrainte, notamment dans certains espaces médiatiques ou numériques.
Cela pose aussi la question du profil de l’électorat en Élections législatives arméniennes de 2026. À quel type d’électeur s’adresse cette communication ? S’agit-il d’un électeur principalement guidé par des calculs rationnels, évaluant programmes et résultats, ou d’un citoyen davantage mobilisé par les affects, les perceptions immédiates et les émotions collectives, comme l’ont montré les travaux de George E. Marcus sur la dimension émotionnelle du vote ?
Dans le cas arménien, certaines catégories comme la « modernité », le « progrès » ou l’« innovation » tendent à être appropriées par la communication du pouvoir. Elles deviennent des ressources symboliques associées au projet porté par Nikol Pachinian, tandis que des positions critiques peuvent être disqualifiées comme « nationalistes », « conservatrices » ou « rétrogrades ». Ce processus contribue à polariser le débat en opposant un camp présenté comme tourné vers l’avenir à un autre renvoyé à un passé jugé dépassé.
Les travaux de Richard Petrocik ou de Samuel Popkin ont montré que les électeurs mobilisent souvent la réputation des partis sur certains enjeux pour orienter leur vote. Ils utilisent des repères simplifiés : confiance, compétence, capacité à incarner certains thèmes. La question, dans le contexte arménien, est donc de savoir si le scrutin de juin reposera sur cette logique d’évaluation politique, ou si les dimensions émotionnelles, identitaires et symboliques pèseront davantage dans les choix électoraux.
Les dernières déclarations de Pachinian sur l’Artsakh : « Le Karabagh ne nous a jamais appartenu…En quoi ces terres nous ont-elles appartenu ? En quoi sont-elles les nôtres ?….Qu’est-ce qui faisait que le Karabakh était à nous ? Nous y avons-nous construit des écoles, des jardins d’enfants, des usines y avons-nous vécu, c’était un lieu de vie mais au fond qu’est ce qui faisait de ce territoire le nôtre? … ».
Dans cet article, il ne s’agit pas de revendiquer une neutralité axiologique stricte, d’autant qu’il ne s’inscrit pas dans le cadre d’une publication scientifique. Si l’exigence de distance analytique demeure importante, elle n’interdit pas de rendre explicite son point de vue, surtout lorsqu’il s’agit d’analyser des événements qui engagent des enjeux historiques, politiques et mémoriels aussi sensibles.
À HYESTART, les positions sont généralement assumées et exposées clairement. Comme le rappelle Alexis Krikorian, la neutralité peut parfois devenir toxique lorsqu’elle contribue, sous couvert d’objectivité, à reconduire des rapports de domination en les présentant comme naturels ou indiscutables. Dans cette perspective, l’absence de prise de position n’est pas toujours synonyme de recul critique ; elle peut aussi produire une forme d’effacement des rapports de force réels.
L’objectivité, en sciences sociales, ne signifie pas l’absence de valeurs. Elle repose davantage sur la rigueur de la démarche, l’honnêteté méthodologique et la transparence des présupposés. Il est donc possible de proposer une analyse située, tout en maintenant une exigence critique et en rendant visibles les conditions dans lesquelles cette analyse est produite.
C’est dans cet esprit que seront présentées les récentes déclarations de Nikol Pachinian sur le Artsakh : non pas dans une posture de neutralité absolue, mais dans une volonté d’analyse, en prenant distance avec les réactions immédiates, pour examiner les logiques politiques, symboliques et sociales qu’elles révèlent.
Sociologiquement, cette phrase est importante car elle opère un déplacement du cadre narratif. Elle ne discute plus seulement des frontières ou du droit international ; elle reformule la mémoire nationale elle-même. En posant « qu’est-ce qui était à nous ? », le pouvoir ne conteste pas seulement un territoire, il interroge la légitimité du récit historique partagé par une grande partie des Arméniens et de la diaspora.
C’est pour cela que la réaction a été aussi forte : la phrase touche tout autant à la géopolitique qu’à la définition collective de l’appartenance. Elle redéfinit publiquement ce qui peut être dit sur l’Artsakh, et donc ce qu’une société peut encore considérer comme constitutif de son histoire. Le site officiel du Premier ministre a publié un message du 9 mai 2026, mais le texte est différent : il porte sur la victoire de 1945 et sur la paix avec l’Azerbaïdjan ; il ne contient pas cette formule sur le Karabagh. La phrase sur l’Artsakh a circulé surtout via la presse internationale et les médias arméniens, car elle marque une inflexion très nette dans le discours politique de Nikol Pachinian.
D’abord, il y a une rupture du cadre symbolique. L’Artsakh n’est pas seulement un territoire : il représente pour beaucoup un lieu de mémoire, de présence historique, de sacrifice et de continuité nationale. Dire publiquement « il ne nous a jamais appartenu » revient à déplacer la frontière du dicible : ce qui relevait jusque-là d’un consensus implicite devient soudain contestable. Ce type de phrase agit comme un acte de pouvoir symbolique : elle tente de redéfinir la vérité légitime.
Ensuite, cette déclaration s’inscrit dans une stratégie narrative de l’après-défaite. En affirmant que ce territoire n’était pas « nôtre », le discours reformule la perte : si quelque chose ne nous appartenait pas, alors il n’y a pas eu perte au sens politique ou moral. C’est une manière de réduire la charge traumatique de la défaite de 2020-2023 en la requalifiant. Sociologiquement, cela correspond à une tentative de gestion du traumatisme collectif par le langage politique. Mais que fait-on des 5000 morts…inutile sacrifice donc ?
Il y a aussi un enjeu de recomposition du récit national. Le premier ministre ne parle pas seulement du passé : il construit un nouveau récit pour l’avenir. Son message est cohérent avec son orientation vers l’Union européenne et un accord durable avec l’Azerbaïdjan. Dans cette logique, il cherche à substituer à la mémoire de la revendication territoriale un récit centré sur l’État actuel, ses frontières reconnues et la normalisation régionale. Mais alors pourquoi avoir braillé : « l’Artsakh c’est l’Arménie, point final » ?
Ce qui explique la violence des réactions, c’est que cette phrase ne touche pas seulement à la géopolitique, mais à la légitimité des souffrances passées. Pour beaucoup, la question n’est pas uniquement juridique (« reconnu internationalement ou non »), mais historique et vécue : présence arménienne, institutions, églises, écoles, morts de guerre, déplacements forcés. En remettant en cause cette appartenance, le pouvoir semble aussi relativiser le sens donné à ces sacrifices.
Enfin, en termes de communication politique, cette sortie peut être lue comme un acte de désalignement volontaire : provoquer pour imposer un nouveau cadrage. Un leader peut utiliser une phrase volontairement choquante pour forcer la société à discuter dans les termes qu’il fixe. Ici, le débat se déplace : on ne parle plus seulement de la responsabilité politique de la perte ou de la responsabilité du sacrifice de jeunes hommes mais de la définition même de ce qu’était le Karabakh. Cela change l’agenda du débat public.
Le point central n’est donc pas seulement de savoir si la phrase est historiquement ou juridiquement défendable. Le vrai enjeu est qu’elle agit comme un instrument de transformation du sens collectif : elle cherche à modifier la mémoire légitime, les catégories du débat et, à terme, ce qu’une société considère comme pensable sur son propre passé.
Une phrase comme celle de Nikol Pachinian peut produire des effets très profonds, parce qu’elle intervient après une expérience collective marquée par la guerre, le deuil et la perte. Lorsqu’un pouvoir politique reformule publiquement le sens d’un territoire comme l’Artsakh, il ne modifie pas seulement un discours diplomatique : il touche directement à la signification donnée aux sacrifices humains.
Pour les familles ayant perdu des proches — souvent issues des classes populaires, qui paient historiquement un tribut plus lourd dans les conflits armés — l’effet peut être celui d’une dévalorisation symbolique du sacrifice. Si un territoire est présenté après coup comme n’ayant « jamais été à nous », la mort des soldats peut apparaître, dans le ressenti social, comme une perte devenue sans reconnaissance politique claire. Cela peut générer un sentiment de dépossession supplémentaire : non seulement la perte des vies, mais la perte du sens attribué à ces morts.
Sociologiquement, cela peut renforcer un sentiment de fracture de classe. Dans beaucoup de contextes de guerre, les classes populaires fournissent davantage de combattants, tandis que les élites politiques contrôlent ensuite le récit de la guerre et de la paix. Lorsque ce récit change brutalement, certains peuvent avoir le sentiment que leur expérience a été confisquée par ceux qui n’ont pas supporté les mêmes coûts sociaux. Cette dissociation entre sacrifice vécu et parole officielle peut alimenter défiance, colère ou retrait vis-à-vis des institutions.
Pour la diaspora, l’effet est différent mais tout aussi fort. Une grande partie de la diaspora arménienne entretient un lien avec l’Arménie par la mémoire, les engagements symboliques, l’histoire familiale et le soutien matériel. L’Artsakh a souvent été investi comme un espace emblématique de continuité nationale. Lorsqu’un dirigeant redéfinit ce territoire comme extérieur à l’histoire nationale, cela peut provoquer un sentiment de rupture avec le centre politique arménien.
Cette rupture peut avoir plusieurs conséquences :
• un éloignement affectif vis-à-vis des institutions de l’État ;
• une perte de confiance dans la parole officielle ;
• une polarisation accrue entre groupes diasporiques favorables ou opposés au pouvoir ;
• un affaiblissement de certaines formes de mobilisation économique ou associative.
Plus largement, ce type de déclaration agit sur ce que les sociologues appellent la mémoire collective légitime. Dans une société sortie d’un conflit, le pouvoir cherche souvent à imposer une interprétation du passé compatible avec ses objectifs présents. Mais lorsque cette interprétation contredit l’expérience vécue de groupes sociaux nombreux, elle peut produire l’effet inverse : non pas l’apaisement, mais une intensification du traumatisme, car le deuil n’est pas seulement lié à la perte elle-même, mais à la reconnaissance publique de cette perte.
En ce sens, la phrase peut être ressentie comme une double violence : d’un côté, la guerre et ses morts ; de l’autre, la redéfinition politique de ce pour quoi ces vies ont été perdues. C’est cette articulation entre perte matérielle et requalification symbolique qui explique pourquoi de telles déclarations peuvent toucher durablement une société et sa diaspora.
un succès diplomatique ou symbolique — comme un sommet international à Erevan — ne garantit pas qu’une communication politique sera reçue positivement. Ces registres sont distincts. Un événement institutionnel peut renforcer une légitimité extérieure, mais il ne neutralise pas automatiquement les perceptions internes, surtout quand la mémoire récente est marquée par la guerre et le deuil. lorsqu’un dirigeant s’exprime dans un contexte de traumatisme collectif, la communication ne se réduit pas à une question d’image ou de style. Elle entre en relation avec des émotions sociales déjà très chargées : deuil, humiliation, colère, sentiment d’injustice. Dans ce cadre, certaines mises en scène — par exemple des séquences de convivialité, de repas ou de proximité informelle — peuvent être interprétées par une partie de la population comme déplacées, voire offensantes, non en elles-mêmes, mais par contraste avec l’expérience vécue de familles ayant perdu des proches. l y a aussi un enjeu de rituel politique : les sociétés attendent souvent de leurs dirigeants une certaine retenue symbolique après un conflit majeur. Quand cette retenue semble absente, la critique peut dépasser le contenu politique pour toucher à la dignité de la fonction. La banalisation du chef — montrer un responsable qui mange, voyage, plaisante — peut servir à reconstruire une image de normalité après la guerre, à dire : la vie continue, l’État avance. Mais cette logique a une limite : si elle paraît effacer trop vite le poids des morts ou la gravité de la perte, elle peut produire rejet et indignation.




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